Le travail social
hors les murs : le défi des SESSAD
Le dernier recensement effectué (1994) en
comptabilisait 541.
Ils sont le produit historique de la prise
de conscience de l’intérêt du maintien dans la mesure du possible de l’enfant en
difficulté dans son milieu familial.
Ce sont les SESSAD : Services
d’Education Spéciale et de Soins A Domicile.
Elisabeth Zucman, psychiatre aujourd’hui à la retraite, décrivait dans
un long dossier paru dans le numéro 263 de Lien Social les circonstances
tragiques qui avaient présidé à l’évolution des milieux médicaux dans lesquels
elle évoluait dans les années 60. C’est en effet la mort d’un jeune patient
confié à une équipe pourtant tout à fait compétente d’un hôpital qui permit
alors de comprendre : “ qu’un enfant qui a tout reçu de sa
seule maman 24 heures sur 24 pendant 10 années, devenait inapte à vivre sans
elle du jour au lendemain. ” C’est ainsi qu’est né en 1965 le service
d’Aide Educative à Domicile, l’une des premières structures préfigurant les
SESSAD. Quoiqu’il faille parfois passer par certaines extrémités pour ouvrir
les yeux, toutes les expériences qui virent le jour n’eurent bien sûr pas à
leur origine de tels drames. Dans les années qui suivirent, aux quatre coins du
pays, des expérimentations eurent lieu afin d’envisager les modalités de
création de services susceptibles de proposer une authentique alternative au
placement en établissement. Les publics visés par ces nouveaux dispositifs
étaient des plus diversifiés : problèmes physiques ou mentaux, difficultés
caractérielles ou scolaires, conflits relationnels ou retard dans l’accession à
l’autonomie. A chaque fois, il s’agissait bien d’une volonté à la fois de faire
sortir l’action médico-sociale hors des murs de l’institution et d’entrer dans
une relation interpartenariale afin de répondre au plus près des difficultés
des enfants ou adolescents avant que celles-ci ne nécessitent un internat
spécialisé.
Ludovic et le
SESSAD
Ludovic
est âgé de 8 ans. Il rencontre de grosses difficultés tant à la maison qu’à
l’école. La maîtresse est confrontée de sa part à une grande instabilité, à un
retard global et à un déficit intellectuel a saisi la Commission de
Circonscription Pré-scolaire et Elémentaire. A la maison, Ludovic est décrit comme
intenable, toujours en mouvement : on a l’impression qu’il est à l’affût
de la moindre bêtise expliquent ses parents, notamment depuis la naissance de
sa petite sœur il y a de cela deux ans. La Commission Départementale
d’Education Spéciale a notifié une orientation en CLIS (CLasse d’Intégration
Scolaire) pour la rentrée prochaine et un suivi en SESSAD dès à présent. Une
première rencontre est donc organisée dans le service d’aide à domicile. Y
assistent l’enfant, ses parents, les éducateurs, le psychiatre et
l’instituteur. Un large échange a lieu. Il s’agit dans un premier temps
d’établir un diagnostic et de donner du sens aux problèmes posés. Aux
explications apportées par les parents se rajoutent les données du rapport de
la CCPE qui est lu. A la suite de cette première réunion, les professionnels se
revoient et élaborent un Projet Educatif Pédagogique et Thérapeutique
Individualisé (PEPTI). Pour ce qui concerne Ludovic, le PEPTI est construit
autour d’une proposition d’espace d’échange pour l’enfant (un contact sera
établi avec le Centre Médico-Psycho-Pédagogique pour obtenir une première
consultation psychothérapeutique), une confrontation à la réalité (en
l’intégrant à des activités de groupe déjà organisées par une éducatrice du
service) et un soutien scolaire (l’instituteur spécialisé du service
rencontrera l’école et articulera son intervention sur les compétences de
l’enfant avec les acquisitions scolaires qui continueront à être travaillée par
la maîtresse). En outre, un éducateur passera une fois par semaine dans la
famille pour à la fois épauler les parents dans leur confrontation à leur
enfant et favoriser l’accès à l’autonomie de ce dernier. La famille et l’enfant
sont à nouveau rencontrés. Le projet de PEPTI leur est lu. Ils y adhèrent sauf
en ce qui concerne les contacts avec un psychologue. “ Notre fils n’est
pas fou ” affirme le père. Ce n’est qu’au bout de plusieurs mois
d’échange avec l’éducateur qui se rend à domicile que la position des parents
évoluera et que le contact avec le CMPP sera possible. Tout au long du suivi
des réunions de concertation se feront régulièrement avec les différents
intervenants pour assurer une cohérence globale. Des rencontres avec les
parents auront lieu d’une manière tout autant assidue pour leur permettre de suivre
l’évolution de leur enfant et les adaptations proposées par l’équipe.
Travailler avec
l’enfant dans son milieu
Ce
qui est nouveau dans les SESSAD réside bien dans le choix qui est fait que ce
ne soit plus l’enfant qui vienne vers l’intervenant, mais celui-ci qui se
déplace vers l’enfant dans ses différents lieux de vie. La rencontre peut
se dérouler au domicile familial, mais aussi à la crèche, à l’école, au centre
aéré ou encore dans les locaux du service si la nature de l’intervention et la proximité
s’y prêtent. Il ne s’agit pas là simplement d’un déplacement géographique, mais
aussi d’une autre perception du rapport à l’usager. Et notamment de ses parents
qui se voient inscrits dans un partenariat dans le cadre de l’action engagée à
l’égard de leur enfant. Cette évolution notable est bien entendu conforme à ce
qui se passe dans le reste du secteur socio-éducatif. Cela fait quelques années
que les professionnels ont abandonné la conviction d’une famille formant un
milieu pathologique dont il faudrait éloigner l’enfant. Notre pays étant
coutumier du fait, certains discours tombent dans l’excès inverse et n’hésitent
pas à désigner les parents comme “ co-thérapeutes ”. Certes
leur implication n’est pas une option. Elle a force de loi comme le précise la
circulaire du 30 octobre 1989 portant application de la réforme des annexes
XXIV (1) : “ la
famille doit être associée aux différentes phases du projet individuel,
pédagogique, éducatif et thérapeutique, c’est à dire à son élaboration, à sa
mise en œuvre, à son suivi régulier et à son évaluation. ” Pour
autant, ce même texte précise aussi : “ la famille ne peut se
substituer au thérapeute ou lui être assimilée ”. On peut élargir ce
raisonnement à tous les professionnels qui ne se placent pas dans la même
position (du fait du point de vue distancié que leur donne leur formation) que
des parents inévitablement et logiquement pris dans une logique affective. Les
SESSAD, de par leur implication étroite avec les familles ont pu expérimenter
cette nouvelle relation avec les familles. Ainsi s’est posé le problème de
l’irruption dans l’intimité de la famille avec tout ce que cela implique de
part et d’autre : l’intervenant devenant parfois “ trop bon ”
(au sens que Winnicott donnait à cette qualité quand il parlait qu’une mère
doit être “enought good ”) et réduisant ainsi les parents à une place de
simple exécutants du modèle proposé ou au contraire mal acceptés dans ce qui
est vécu comme une intrusion à laquelle on ne peut échapper.
Au carrefour de différentes aides
Les
SESSAD ne se situent ni dans le champ du social, ni dans celui du
thérapeutique, ni dans celui du pédagogique, mais à l’intersection des trois.
Ses objectifs d’action recouvrent en effet à la fois le conseil et
l’accompagnement des familles et de l’entourage familier de l’enfant ainsi que
la préparation de son autonomisation et de ses orientations ultérieures (ce qui
relève du secteur socio-éducatif), à la fois l’approfondissement diagnostic et
l’aide au développement psychomoteur (soin physique et psychique) et à la fois
le soutien à l’intégration scolaire (logique de l’apprentissage). Ce véritable
éclatement de son domaine d’intervention oblige le SESSAD à entrer en relation
avec une multitude de partenaires : éducation nationale, pédopsychiatrie,
services de traitement ambulatoire (CMP, CMPP), prévention sociale (Protection
maternelle et infantile, Aide sociale à l’enfance …). Cette place à l’interface
des différents intervenants a pu faire dire à certains qu’il pouvait il y avoir
un rôle de coordinateur à jouer. En effet, chaque service ayant des logiques
distinctes, voire des méthodes parfois peu conciliables, une certaine
cacophonie peut parfois ( ?) régner. Il s’agit bien plus de proposer un
lieu d’échange et de connaissance réciproque.
Pour
Alain Depaulis, psychanalyste, “ le Sessad ne peut donc se concevoir
que comme un espace ouvert, libre, favorisant surtout un questionnement
permanent. ” Pour ce faire, “ il se doit de refuser de
pérenniser aveuglément toute réponse, dans le sens où toute réponse risque
d’enfermer le sujet. ” (2)
Le SESSAD doit donc rester un espace transitoire d’élaboration où
se posent en permanence les interrogations qui permettent de vérifier ou
d’invalider les réponses données à un moment précis afin de les reconduire, de
les réajuster ou de les annuler.
Jacques Trémintin –LIEN SOCIAL■ n°465 ■
03/12/1998
Bibliographie :
A lire “ Essai d’identification d’un SESSAD ” Communauté
Educatives, revue trimestrielle de l’A.N.C.E., n°103, juin 1998. dont s’est
largement inspiré cet article.
(1)Les Annexes
XXIV sont composés des textes réglementaires qui régulent les conditions de
fonctionnement des établissements recevant les enfants et adolescents atteints
de déficience. Cf Lien Social n°424 : “ Les institutions à
l’épreuve des annexes XXIV ”