Les quartiers sensibles semblent concentrer l’archétype de l’exclusion
et du mal-vivre. Pour autant, traiter des problèmes des banlieues revient le
plus souvent à parler de bien d’autre chose. C’est justement ce que nous
propose ce petit opuscule qui synthétise excellemment les thématiques de la
ségrégation, de l’immigration, du racisme, de la violence, de la culture, de la
question de la ville … qui s’y rattachent. L’auteur ne se contente pas de nous
livrer une analyse rapide et réductrice. Il préserve la pluralité des processus
et l’enchevêtrement des facteurs. On ne peut se contenter, explique-t-il, de
l’approche objectiviste qui se focalise sur des faits mesurables permettant
d’identifier les causes et les conséquences. Tout comme on ne peut se limiter à
l’approche constructiviste qui étudie en quoi les représentations contribuent à
fabriquer les problèmes sociaux. Ce qui se passe dans les banlieues est à la
fois le produit d’une construction mentale et d’une situation objective. Même
si les média contribuent à jouer comme caisse de résonance, ils reflètent à
leur manière, malgré tout, ce qui s’y déroule. Quand les rodéos de
l’agglomération lyonnaise font la une des journaux en 1981, ils ne font que
rendre visible ce qui existait déjà auparavant. La hiérarchie spatiale qui
s’est alors opérée correspond aux mécanismes de ségrégation urbaine ayant abouti
à la séparation physique et à la mise à distance des plus pauvres. Ce n’est pas
un hasard si les 751 zones urbaines sensibles regroupent 25,4% de chômeurs
(12,8%, en moyenne), 40% de demandeurs d’emploi de moins de 25 ans (24,5%, en
moyenne), 39% de sans diplômes à la sortie de l’école (21,2%, en
moyenne), trois fois plus de rmistes et un ménage sur cinq en dessous du
seuil de pauvreté (un pour dix, en moyenne). Les grands ensembles qui furent
longtemps des étapes dans le parcours de mobilité sont devenus des sites de
relégation et de désespoir d’intégration, accueillant en priorité une
immigration de peuplement qui a cessé d’être seulement une immigration de main
d’œuvre. Mais c’est bien la pauvreté et l’isolement qui referment sur une
culture de quartier, pas l’ethnicisation. De fait, les parcours et les
situations qu’on y trouve constituent une large mosaïque sociale et culturelle.
Certains secteurs sont réputés paisibles quand d’autres sont considérés comme
impossibles à habiter. Les habitants ont les pieds dans la précarité
économique, mais leur tête est tournée vers l’univers culturel des classes
moyennes. Et si les moyens mis en œuvre pour atteindre cette quête passent
souvent par une micro-économie délinquante palliative au chômage d’exclusion, cette
déviance dénote néanmoins une volonté d’intégration. Quant aux émeutes, elles
ne sont pas l’expression d’une affirmation identitaire ou ethnique mais la
réponse à un sentiment d’injustice et de mépris qui témoigne du souci de
dignité et de reconnaissance.
Jacques Trémintin -
LIEN SOCIAL ■ n°752 ■ 12/05/2005