Le modèle traditionnel de l’internat éducatif se présente en
creux : il s’agit de répondre aux besoins, en comblant au mieux et au plus
vite. L’enfant reçoit donc les solutions, les réponses, les présences, les
activités, les prestations des spécialistes qui sont sensées faire disparaître
les absences et les manques dont il a tant souffert. L’institution se
positionne à une place de mère archaïque, celle qui pourvoit aux nécessités de
son bébé et est capable d’adaptation totale à ses besoins. C’est la position de
« préoccupation maternelle primaire » dont devrait bénéficier tout
nourrisson dans ses premiers mois. Très naturellement, l’enfant va nourrir
l’espoir de retrouver chez les personnes qui s’occupent de lui cette mère tant
dévouée. L’adulte ne peut qu’être ému par cette attente qui lui est
destinée : l’enfant carencé, en vide d’amour se verrait ainsi rempli d’un
plein affectif qui viendrait compenser la défaillance qu’il a subie. Ainsi, le
groupe éducatif tend-il à reproduire les caractéristiques d’un néo-milieu
familial. Malheureusement, ce schéma ne fonctionne pas ou plus exactement, il
ne fonctionne qu’à moitié. S’il existe bien des zones institutionnelles
d’étayage, quand le dispositif de prise en charge met en place des activités de
dérivation des tâches maternelles, l’éducateur échoue à tenir cette place
impossible. Il doit accepter à la fois d’être convoqué à une place de mère
idyllique et à la fois de faire le deuil de l’illusion de pouvoir se substituer
à ce que l’enfant a définitivement perdu. Dès lors, il ne peut que décevoir
celui-ci et provoquer en retour chez lui des réactions de haine et
éventuellement de violence à son égard. Il va alors devoir traiter les
sentiments d’injustice, de déception et d’indignation de cet enfant et accepter
sa colère, sans la retourner contre lui. Il doit accueillir ces sentiments
tantôt positifs, tantôt négatifs sans s’y confondre. On se situe là dans une
ambiguïté qu’il ne faut pas chercher à réduire : « je demande
qu’un paradoxe soit accepté, toléré et qu’on admette qu’il ne soit pas
résolu » expliquait déjà Winnicott. L’institution peut favoriser chez
l’enfant un investissement archaïque. Il suffit pour cela qu’elle tente de
pourvoir en interne à tous ses besoins. Elle peut aussi fonctionner sur la
coexistence de deux éléments incompatibles : être à la fois une famille et
une non-famille. Il faut pour cela qu’elle n’ait pas pour objectif de
satisfaire à toutes les exigences de l’enfant transformé en client-roi, que
l’organisation de l’espace et du temps soit préexistante à son arrivée et que
celui-ci n’ait pas prise sur ses règles de fonctionnement. Au final, la
réussite d’une prise en charge par une relation d’accompagnement de la vie
ordinaire n’est possible qu’à condition que l’on prenne en considération son
nécessaire échec.
Jacques Trémintin- LIEN SOCIAL ■ n°879 ■ 03/04/2008