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« Peut-on civiliser les drogues ? De la guerre à la
drogue à la réduction des risques »
Anne COPEL, La Découverte, 2002, 384 p.
Diminution de 70% de la consommation d’héroïne, réduction de
75% de la mortalité liée à la contamination par le sida, de 80% des overdoses
mortelles et de 79% des actes de délinquance, suivi médical régulier pour 70%
des usagers... Ces résultats ne sont pas le produit de la « guerre
à la drogue » déclarée par l’occident qui a connu échec sur échec,
mais concernent les toxicomanes de notre pays qui sont entrés dans les
programmes de substitution. Etonnamment, la France qui fut si longtemps marquée
par l’opposition consensuelle à toute forme de substitution (identifiée au
« deal en blouse blanche ») est devenue le premier
prescripteur en Europe, avec 80.000 patients sous Subutex© et 10.000 sous
Méthadone©. Cette évolution paradoxale est advenue dans le contexte de la
pandémie du sida qui a favorisé l’émergence d’un nouveau
paradigme : la réduction des risques. La politique de lutte contre la
drogue fondée depuis des décennies sur le triangle d’or
abstinence/désintoxication/éradication a été remplacée par une politique de
santé publique qui affirme : « il ne vaut mieux pas consommer des
drogues, mais si on le fait mieux vaut que cela se fasse dans les meilleures
conditions ». C’est l’histoire de ce changement majeur que décrit ici
Anne Copel. Alors que les Pays Bas ont pris ce virage dès 1982, la Grande
Bretagne en 1987 et la Suisse en 1990, notre pays se contentera longtemps du
silence et de l’immobilisme, ne réagissant qu’à partir de 1995. Plusieurs
raisons à ce retard. La culture républicaine d’abord, qui a toujours privilégié
l’intérêt général sur l’intérêt privé (contrairement aux pays anglo-saxons où
l’usage de drogue est relié au seul choix individuel). La conviction des
spécialistes ensuite, qui affirment que l’usage de drogue est avant tout le
signe d’une souffrance et d’un conflit intra psychique (les motivations sont
multiples et complexes : fuite devant les angoisses de l’existence certes,
mais aussi soulagement de la douleur, recherche du plaisir, expansion de
la conscience, recherche de performance...). La réaction sécuritaire enfin,
privilégiant le rempart de la loi à toute forme de prévention réduite à 4% du
budget consacré à la lutte contre la drogue (en France, les toxicomanes devant
être punis ou soignés, les programmes de substitution ont fait apparaître un
nombre non négligeable d’usagers qui n’ont, pendant des années, émargé ni à l’une
ni à l’autre de ces logiques). C’est la véritable hécatombe subie par les
toxicomanes au cours des années 80, ainsi que l'émergence de nouvelles formes
de militantisme (DAL, Amnesty, Greenpeace, Act up ...) qui ont fait reculer
l’interdit de penser et fait admettre de nouvelles pratiques telles l’échange
de seringue, les testing dans les raves et free-parties ou encore l’utilisation
d’abord parcimonieuse puis plus large de produits de substitution. Avant de
devenir une cause ou une politique, la prévention des risques a été une
pratique qui a fait ses preuves. Bien qu’en contradiction avec l’éradication
des drogues, elle a réussi à nous faire rentrer dans la complexité et à
introduire un peu de rationalité dans un domaine dominé par les passions.
Jacques Trémintin – LIEN SOCIAL ■ n°678 ■ 18/09/2003
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