« La société malade
de la gestion. Idéologie gestionnaire, pouvoir managérial et harcèlement
social »
Vincent DE GAULEJAC, Seuil, 2005, 282 p.
Voilà une charge implacable, mais néanmoins fortement argumentée contre
une idéologie qui a envahi progressivement tous les pores de notre société. La
loi du marché et la compétition généralisée s’imposeraient à tous. Chacun est
convoqué au service d’une économie entrée dans une quête de performance et une
guerre de position où la seule alternative serait de gagner ou de disparaître.
Le capitalisme financier a remplacé le capitalisme industriel : la valeur
de l’entreprise est mesurée quotidiennement à l’aune des marchés. Le comptable
s’est substitué au stratège, le court terme au long terme, la recherche du gain
immédiat à la mise en place d’une production de qualité. L’obsession de la
rentabilité financière a été encore plus accrue par le mode de rémunération des
cadres dirigeants qui, au travers des stocks options, sont directement
intéressés à la valeur en cours de l’action. Le fragile équilibre entre capital
et travail vers lequel tendait l’Etat social depuis l’après guerre est rompu,
le travail n’étant plus considéré qu’en tant que variable secondaire devant
être rendue malléable et flexible pour l’adapter aux exigences du marché. Le
nouveau management a tourné le dos au système hiérarchique et disciplinaire qui
imposait le contrôle par un surmoi sévère et vigilant. Il l’a remplacé par
l’adhésion, l’implication subjective et l’implication affective du
salarié, cherchant à transformer l’énergie libidinale en force de travail. Il
exige que celui-ci projette son propre idéal dans celui de la firme qui
l’emploie. Quand l’individu ne répond pas ou plus à ces exigences, il est alors
rejeté. Son employabilité est mesurée à sa capacité de mobilité, de
disponibilité et d’adaptabilité. Premier fondement de ce pouvoir managérial qui
essaie d’apparaître neutre et impartial : le langage de
l’insignifiance qui recouvre la complexité par l’évidence, neutralise les
contradictions par le positivisme, éradique les conflits d’intérêts par
l’affirmation de valeurs qui se veulent universelles. Le passé est oublié, le
présent dévalorisé. Seul compte l’exaltation de l’avenir : toujours plus
haut, toujours mieux, dans une progression sans contradiction où a disparu
toute erreur, toute faute, toute imperfection et toute impureté, dans un monde
où tout désir doit être satisfait et tout manque supprimé. Second fondement
d’une tentative de légitimation : des instruments qui semblent apporter de
la transparence là où règne l’arbitraire, de l’objectivité là où domine la
contradiction et enfin de la sécurité dans un monde instable et menaçant, mais
qui ne relèvent que du syndrome de la quantophrénie (« illusion qui
consiste à croire que la réalité peut être comprise et maîtrisée à condition de
pouvoir la mesurer.» p.71). Les considérations comptables et financières
l’emportent aujourd’hui sur les considérations humaines et sociales. Ce n’est
ni une malédiction, ni une fatalité, mais un choix de société.
Jacques Trémintin –
LIEN
SOCIAL ■ n°747 ■ 31/03/2005