« Pour
une psychiatrie de la rencontre - Les passagers des longs couloirs »
Alain RAULT,
L’Harmattan, 1997, 141 p.
Alain Rault est psychiatre. Il est psychanalyste de formation. Et
pourtant, l’opuscule qu’il nous propose ne raisonne ni de l’écho du complexe
d’Œdipe, ni de celui du roman familial, encore moins de celui du “ Ca, Moi
et Surmoi ”. L’auteur aurait-il trahi la cause freudienne ? Pas le
moins du monde. Simplement a-t-il choisi de nous faire vivre les rencontres
avec ces patients qu’il croise quotidiennement dans le service d psychiatrie de
l’hôpital de Niort où il travaille depuis vingt ans. Avant même d’interpréter
ou de tenter de décoder et de comprendre leur problématique, il faut accepter
de les regarder. Non en voyeur, mais en témoin portant attention à l’autre.
Pourtant, cette démarche n’est pas naturelle. Il est parfois bien difficile de
soutenir la violence de ces contacts avec l’insoutenable caricature de l’être
humain que constitue le fou. C’est Moïse au visage édenté d’où s’écoule une
écume sale qui décore la pièce où il vit de ses excréments. C’est Camille,
l’enfant qui déambule nue, plongeant la tête très loin dans la cuvette des WC
et qui se projette en avant avec force contre l’angle acéré de la porte dès
qu’on veut lui parler. Félix, lui, affirme avec force qu’il est le fils de
Dieu. Sa mère qui s’appelle Marie, la tâche qu’il porte au flanc gauche, ces
gens qui se retournent sur son passage et murmurent, son internement
même : tout converge et le confirme dans sa conviction. Quant à René, il
le dit et le redit : il est unique et seul héritier d’une fortune
considérable et successeur du Président de la République pour 99 ans. Aussi,
passe-t-il ses journées à écrire des lettres aux rois, princesses, comtesses et
présidents du monde entier. Mais il n’a pas encore reçu de réponses … Et puis,
il y a les contacts avec les soignants. Elle frappe à la porte et pénètre dans
le bureau du psychiatre alors qu’il est déjà en entretien. Sans s’émouvoir de
la présence d’un autre patient, elle déclame : “ je suis venue vous
dire que je n’ai rien à vous dire ! ” Rendez-vous est pris pour
quelques jours après. Mais, il ne sera pas honoré : elle est allée se
jeter dans la rivière toute proche. En vingt ans de métier, que de voyageurs
embarqués pour ce long voyage avec leur cargaison de malheurs. Accueillis,
entendus, écoutés, pansés, les passagers des longs couloirs ont laissé des
témoignages qu’Alain Rault nous transmet au travers de récits brefs, sensibles
et plein de pudeur. Il nous fait découvrir la folie sous sa forme la plus
angoissante, mais aussi la plus humaine.
Jacques Trémintin– LIEN SOCIAL ■
n°428 ■ 05/02/1998