Avoir un idéal est indispensable pour les uns, car rien ne
définit plus l’être humain que de donner un sens à sa vie. C’est une attitude à
proscrire pour les autres, tant l’excès, la désillusion et la dépendance que
cela induit peuvent être destructrices. Et il est vrai que si la mise en œuvre
d’idéaux sociaux et politiques a permis de transformer le monde, elle a aussi
constitué le plus court chemin vers l’enfer. Peut-on éviter le pire et
préserver le meilleur ? C’est à cette question que répond l’auteur,
agrégé de philosophie dans un ouvrage didactique, clair et fort bien argumenté.
Son premier souci est de définir l’idéalisme. Cette démarche se distingue des
valeurs qui sont héritées et sont souvent marquées par la pluralité. L’idéal,
lui, relève d’un choix et est assorti d’une clause d’exclusivité (au même titre
qu’une passion amoureuse peut difficilement se porter sur deux êtres à la
fois). Avoir un idéal ce n’est pas non plus idéaliser. La première démarche
consiste à privilégier une vision abstraite, tout en discréditant le réel et
délégitimant l’existant, alors que la seconde cherche à transformer le concret,
en l’embellissant et le transformant en artefact. « Est idéaliste toute
personne qui oppose au monde existant l’image anticipée d’un monde meilleur et
qui juge réalisable ce projet d’amélioration » (p.37) Se pose très
vite la question de l’écart entre le monde sensible et celui tant espéré,
dualisme qu’on ne peut qu’essayer de réduire, en rapprochant, au besoin par la
contrainte et la violence, le pôle du réel avec celui auquel on aspire tant.
Les idéaux sont d’abord collectifs : modifier le vivre ensemble pour
atteindre plus de bien être. Mais ils sont tout autant individuels :
volonté d’une vie plus intense et plus riche, plus créative et plus
épanouissante. Pendant longtemps, ce qui l’emporta, ce fut la quête religieuse
de la piété, la chasteté et la charité. Il y a d’ailleurs une grande proximité
entre cette foi et l’espoir idéaliste : même souci de prosélytisme, même
pari sur un changement de l’homme, même conviction de grandir l’individu … Mais
la volonté de perfection était limitée par la notion du pêché originel et de la
nécessité de recevoir la grâce divine. Aujourd’hui, plus rien de relativise
l’idéal du moi. L’obsession de la performance va bien au-delà de la seule
moralité : intellectuel, affectif, physique, professionnel, social. Chacun
entendant se surpasser, se dépasser, se réaliser, s’accomplir et développer
l’intégralité de son potentiel, l’instance persécutrice n’est plus ce surmoi
sévère qui censure et réprime, mais le souci permanent d’excellence. D’où une
multiplication du nombre des dépressions comme symptôme d’une exacerbation de
l’idéalisme personnel. L’idéal est-il condamné à cette destructivité ?
Non, affirme l’auteur, s’il est compensé par la tempérance, s’il se réconcilie
avec le réel et s’il accepte d’agir avec modestie, en rejetant l’utopie d’un
changement radical.
Jacques
Trémintin - LIEN SOCIAL
■ n°874 ■ 28/02/2008