« Comment élever un enfant sans se/le jeter par la
fenêtre »
Denis VAGINAY, Chronique Sociale, 2006, 240 p.
Le
désarroi des parents grandit face à des enfants qui résistent à se laisser
éduquer : les attitudes telles la désobéissance, l’effronterie,
l’insolence ou la colère se font de plus en plus fréquentes. On en vient
parfois à regretter certaines méthodes du passé qui avaient fait leur preuve.
Si une majorité d’enfants refuse ainsi l’autorité des adultes, c’est parce
qu’elle y est poussée par le système éducatif et non par un quelconque esprit
de contradiction. A l’origine de cette situation, plusieurs facteurs. Il y a
d’abord la modification du statut de l’enfant liée à la disparition des repères
sédimentés par les traditions et le temps : il n’est plus destiné à
prendre le relais des adultes dans une continuité douce et cohérente, mais à
apporter un enseignement à ses aînés. Il y a ensuite ce refus des parents à
être à la fois celui qui enveloppe, protège et rassure et celui qui interdit,
limite et frustre. Le bonheur qu’ils veulent pour leurs enfants cherche à tout
prix à éviter toute contrariété et à pourvoir à la satisfaction totale. Il y a
encore cette autorité qui s’est détachée de toute nécessité et qui apparaît
essentiellement comme arbitraire et que l’on voudrait suppléer par la
négociation. On demande à l’enfant d’obéir, mais seulement après qu’il en ait
compris l’intérêt et accepté les fondements. Il y a enfin la disparition des
transmissions de proximité qui se faisaient traditionnellement par imitation ou
contiguïté et qui sont remplacées par la suspicion face à toute hiérarchie qui
est critiquée, rejetée, combattue. Or, traiter un enfant d’emblée comme
un être raisonnable ne peut que le plonger dans un profond désarroi : il
veut tout, tout de suite, sans conscience de l’autre qu’il n’acquerra que
progressivement. Et l’auteur de rappeler l’importance de la perte et de
l’incomplétude pour ouvrir à la discontinuité : « seul l’homme
construit sous l’égide de la castration est apte à tenir compte du réel »
(p.148) Le rôle de l’éducation consiste bien à permettre à l’enfant d’acquérir
suffisamment de ressources internes pour lui donner la possibilité de faire
face aux déceptions et aux frustrations. Et la matrice à partir de laquelle
vont s’acquérir tous les compartiments des comportements et de la relation à
l’autre s’acquière très tôt. Il en va ainsi de modes d’alimentation. L’auteur
distingue le modèle qui favorise la convivialité, la scansion du temps, le
cérémonial à l’offre alimentaire rapide qui privilégie la facilité (peu
d’effort de mastication), la disponibilité, le plaisir immédiat, la continuité
permanente, la satisfaction de la satiété. Sans hiérarchiser les deux
modalités, Denis Vaginay présente la nourriture comme une métaphore du rapport
au monde. Les relations entre parents et enfants doivent être dissymétriques
rappelle-t-il, revendiquant que « les enfants prennent le temps d’être
petits et les adultes assument l’embarras d’être grands » (p.238)
Jacques Trémintin – LIEN SOCIAL ■ n°804 ■ 06/07/2006