"Il n'y a de bonnes mères que mortes".
Maurice T. Maschino n'y va pas par quatre chemins. S'attaquer à ce que notre
société a de plus sacré : la figure maternelle, relève du défi, voire de
l'inconscience. C'est peut-être pour cela que la lecture de cet ouvrage est à
recommander en priorité. Demander à une mère d'aimer sans excès, sans accaparer
son enfant, ni l'étouffer. Lui demander de trouver le juste équilibre entre
l'enfant objet et sa reconnaissance comme sujet. Lui demander de passer sans
accroc d'une relation fusionnelle (indispensable au nouveau né) à une relation
affectueuse qui respecte les différences et les distances. Lui demander de
s'effacer tout en restant présente, d'être au plus prêt de ses besoins tout en
créant du manque ... autant d’attentes relèvant de la mission impossible.
Et l'auteur, de décliner les nombreuses occasions données aux mères d'exprimer
toute leur hostilité, leur agressivité et leur nuisance. Il faut commencer par
la légèreté avec laquelle la procréation s'engage : les enfants sont rarement
désirés pour eux-mêmes, tant ils servent de prétexte, de remplacement, de
rustine, de prothèse, de convenance ou de réparateur de deuil, de solitude ou
de destin . Les femmes cherchent le plus souvent dans la maternité une réponse
à des aspirations souvent très éloignées de l'objet qui a pour fonction de les
satisfaire. En outre, la maternité est le plus souvent le produit de la
pression sociale : la jeune femme a si bien intériorisé les attentes, les
normes et les modèles de la société dans laquelle elle vit, qu'elle les
devance, s'y conforme sans hésitations. Elle est quasiment obligée d'être mère,
de dire que cela la rend heureuse et de répéter à l'envie que c'est
merveilleux. Puis, vient l'accouchement qui constitue un cataclysme physique et
psychique : la transformation brutale qui s'opère, à cette occasion, renvoie à
l'arrachement vécu dans un contexte de souffrance extrême. Mais là aussi, il ne
convient guère d'étaler ses douleurs. Puis viennent les soins au nourisson. En
léchant, bisouillant, papouillant, chatouillant, mordillant leur bébé, toutes
les mères sont persuadées qu'elles se situent dans la tendresse. Pourtant, il
arrive qu'elles donnent plus d'excitations que l'enfant n'est capable de
recevoir: "exceptées les mères froides, voire haineuses qui ne touchent
jamais leur enfant ou le maltraitent, il n'est guère de mères qui échappent à
l'incestuel" (p.99). Passés les premiers mois de ravissement, une
femme a aussi l'envie d'être elle-même et de satisfaire d'autres désirs
(travailler, créer, voyager, vivre son amour ...). L'enfant peut devenir alors
le bouc émissaire de frustrations accumulées. Et puis, il y a cet effort
inconscient pour s'opposer à l'autonomisation de l'enfant et le modeler selon
son désir, de conformer son apparence à son propre goût. Aucun amour ne laisse
indemne, l'amour maternel encore moins. Passée une certaine limite, il grève le
développement affectif de l'enfant et entrave sa maturation. Une vraie bonne
mère, c'est une femme qui pourrait être heureuse sans enfants: pareilles mères
sont probablement très rares, à supposer qu'elles existent !
Jacques
Trémintin – LIEN SOCIAL ■ n°548 ■ 19/10/2000