Michel Chaponnais et Gilles Chenet sont directeur d’une maison d’enfant
à caractère social respectivement « Les Marronniers » à Versailles et à …
. Tous les deux ont écrit sur l’internat éducatif. Leurs avis divergent quant
aux fonctions que doit jouer cet outil. Nous avons proposé à chacun de
s’expliquer.
L'internat éducatif a mauvaise presse en France : quelles en sont à votre
avis les raisons ?
Gilles Chenet : Je vois
plusieurs causes à cela, tout d’abord la méconnaissance de ce qu’il s’y fait.
Tout un imaginaire constitué de représentions subjectives les plus diverses se
projette sur eux. Du fantasme sécuritaire en passant par la rééducation et le
redressement jusqu’à l’abandon, les images que l’on en à correspondent bien
souvent à des époques révolues. Les internats ont une histoire qui les enracine
dans ce contexte et dont ils peinent à se débarrasser. L’autre raison est qu’en
masquant l’enfant, l’internat offre les parents au regard collectif qui les
stigmatise, faisant abstraction de leurs potentiels pour ne mettre en avant que
leurs disfonctionnements. De plus, l’internat arrivant souvent en fin de
parcours lorsque tous les autres types de mesure ont échoué, viendrait
symboliser le fiasco définitif des parents. Enfin je crois que les résultats de
ces prises en charge sont difficilement évaluables et que l’on n'a pas
forcément su le faire. La pertinence des placements n’est pas démontrée à long
terme ce qui entraîne parallèlement l’idée souvent véhiculée que cela coûte
trop cher face à des résultats aléatoires.
Michel Chapponnais : Plutôt qu'internat éducatif, nous devrions dire
" les internats " car il règne une grande diversité parmi le millier
de structures existantes du fait des enfants, des adultes qui les habitent et
des moyens variables mis à la disposition de chacune (personnel,
équipement, environnement). Rappelons que l'internat scolaire se porte plutôt bien
mais que l'internat éducatif spécialisé est souvent associé à l'idée
d'enfermement, de milieu clos contraignant. Le collectif de nos jours sied mal,
individualisme oblige. En matière d'internat, chacun y va de sa subjectivité en
fonction des expériences qu'il a vécues ou des représentations qu'il s'est
forgées. Disons rapidement que l'internat est associé à l'idée de séparation,
parfois douloureuse mais parfois salvatrice, nous y reviendrons. On opère
souvent un amalgame entre le concept d'internat et celui de placement contraint
: dans ce cas la fonction colore l'organe, pourtant il y a des placements
volontaires qui satisfont l'enfant et la famille. Certains opposants au
placement se laissent emporter par l'idéologie familialiste en oubliant que la
famille est aussi le lieu privilégié de la maltraitance, même si chacun rêve
d'une famille heureuse et harmonieuse. Nous avons à connaître des familles
maltraitantes voir tortionnaires, dont les compétences sont difficilement
mobilisables, hélas ! Aussi, il existe toute une littérature, libératrice
et ancienne, à l'encontre du placement du très jeune enfant (Spitz, Bolwby,
Aubry, etc...) dont les conclusions ont été étendues abusivement à tout
placement. Durant les années 2000 à 2003 nous avons vu s'épanouir un discours
anti-placement qui visait à réduire de moitié le nombre d'enfants placés (cf le
Monde du 17 mai 2001). Les professionnels se sont même engagés dans un débat
entre substitution et suppléance parentale comme s'il fallait choisir entre
deux postures supposées opposées plutôt que complémentaires. Tout ceci
contribue à façonner une représentation collective du placement. Enfin, si
l'internat a mauvaise presse, c'est que les structures ne communiquent sans
doute pas suffisamment sur les services qu'elles rendent.
Quels sont les avantages et inconvénients majeurs de cette forme de
prise en charge ?
Gilles Chenet : Tout d’abord ils ont le mérite de protéger et
d’offrir un cadre de vie cohérent à des jeunes qui ne peuvent bénéficier de
suffisamment de sécurité psychique et physique au domicile. De par la prise en
charge globale qu’ils proposent, ils restent encore une bonne réponse dans un
certain nombre de situations. Enfin ils possèdent des moyens importants en
terme de savoir-faire, de techniques, d’outils et d’équipement. Les
inconvénients sont nombreux : le déplacement des usagers vers des lieux
qui leurs sont étrangers, les coupe de leur réseau affectif, social, de leur
repères et parfois de leur histoire. Ensuite le placement invalide l’autorité
parentale et empêche une juste évaluation du lien. La capacité à être parent,
la parentabilité, est ainsi peu sollicitée car il est plus simple de faire à
leur place. De plus l’internat a été pensé pour donner des réponses en plein
qui laissent peu de marge aux acteurs. Ainsi l’usager, loin de bénéficier de ce
qui lui est apporté, met souvent en échec la mesure qui, agissant en trompe
l’œil, dissimule une partie de la réalité. En effet, à partir du moment ou
l’enfant se trouve sous le regard permanent de l’institution, elle tend à
croire qu’il se trouve dans le meilleur des mondes possibles pour lui.
Intervenir en direction d’un usager « captif » donne l’illusion que
le maîtriser va le rendre éducable et réceptif aux stimuli. Cela masque en fait
un ensemble de paradoxes et de phénomènes parasites liés au conflit de loyauté
que le placement induit. Plus l’institution se montre bonne et pallie les
carences, plus le jeune constate en retour les failles parentales. Ce phénomène
provoque chez lui une tendance à rejeter ce qui lui est apporté, dans le désir
inconscient de renarcissiser ses parents, ce qui peut expliquer en partie les
ruptures de placement. Dans le même temps les parents qui se vivent dépossédés
et jugés, qui sont assignés à montrer leur capacité à faire aussi bien que les
professionnels mais ne peuvent pourtant compter sur les mêmes moyens qu’eux,
vont avoir tendance interdire à leur enfant de réussir et d’aller bien ( pour
preuve, la récurrence des échecs scolaires chez les enfants placés ). Souvent
l’adolescent fugue afin d’aller vérifier qu’il appartient toujours au système
familial. Parfois parents et enfant vont viser un projet commun : le
retour au domicile non pas comme fruit d’un cheminement négocié mais dans
un rapport de force avec l’institution. On assiste alors à un bras de fer
permanent entre les acteurs qui va mobiliser leur énergie en visant
l’appropriation de l’enfant par l’une ou l’autre des parties, ce que j’appelle
le syndrome de séparation. J’évoque surtout là les placements judiciaires ou
contraints mais ces difficultés n’en restent pas moins présentes par certains
aspects dans le cadre administratif car derrière l’accord des parents peut se
profiler leur désengagement ou faire porter à l’enfant lui-même la
responsabilité de ses difficultés. Enfin, l’internat peut créer une dépendance
qui habitue l’usager à tout recevoir de l’institution ce qui oblitère la
perspective de son retour en famille dans laquelle le niveau de satisfaction ne
serait plus aussi bon, ainsi les parents perdent petit à petit toute capacité
et parfois toute volonté de se mobiliser ce qui débouche sur des placements aux
longs cours.
Michel Chapponnais : Commençons par les inconvénients. L'absence
d'une véritable politique de diagnostic des difficultés de l'enfant conduit les
travailleurs sociaux à orienter des enfants qui présentent des troubles graves
dans des structures à caractère social qui ne sont pas équipées pour faire face
aux besoins de ces enfants. Les dossiers d'admission sont souvent argumentés d'un
point vu social, économique ou scolaire, alors que parfois, les besoins réels
relèvent plutôt de la pédopsychiatrie. Les enfants sont alors admis au nom du
service rendu à tous publics ou, plus prosaïquement, pour des causes
budgétaires liées au nombre de journées à réaliser. Pour certains enfants
" cas limite ", le séjour en milieu collectif d'ailleurs est
une contre-indication du fait de leurs difficultés de relation à l'autre. Là
encore, le choix des conditions de placement doit être évalué et diagnostiqué.
De fait, le placement en milieu collectif doit répondre à une indication
réfléchie pour que le thérapeutique de la séparation ne se dissolve pas dans le
caractère hôtelier du placement. Les avantages, à présent : Pour peu que le
projet de l'établissement alterne les temps de vie collectifs et les moments
d'écoute individualisée, qu'il reste ouvert sur l'extérieur et soucieux de la
parole de tous les enfants, l'internat est un réel outil de changement
psychique. Cela suppose une équipe qui ne soit pas seulement un groupe de
personnes. Seule une équipe pluridisciplinaire, possédant une culture de
diagnostic et de projet, peut prendre des relais auprès d'enfants qui parfois
peuvent être usants. Par ailleurs, pour les parents, il est parfois plus facile
de confier leurs enfants à une structure qu'ils qualifient pudiquement
d'internat scolaire plutôt que de les confier à une bonne famille avec qui ils
seront en rivalité. Enfin, dans les situations où l'enfant doit être protégé de
ses parents, une institution peut être un réel rempart.
Faut-il développer les formes alternatives au placement en maisons
d'enfants ?
Gilles Chenet : Bien sur
c’est inexorable et une tendance lourde existe déjà. Des formes alternatives
s’expérimentent sur le terrain allant de l’accueil séquentiel jusqu’au retour
accompagné dans le milieu d’origine. Nombre de projets ont vu le jour, le
SAPMN, l’Accompagnement Educatif Externalisé et d’autres dont le socle commun
est une praxis qui vise à sortir des réponses substitutives en donnant aux
usagers les moyens de devenir acteur de leur devenir. L’internat se
repositionne en partenaire des parents autour de l’enfant et non plus en rival,
met en oeuvre un processus qui tend à créer les conditions suffisantes de
sécurité et d’éducation au domicile. Le mineur souffrant de son placement
tout en ayant besoin de ce qu’il lui apporte, les parents tout en n'arrivant
pas à garantir le cadre nécessaire revendiquant son maintien ou son retour
auprès d’eux, il fallait faire disparaître ce point d’achoppement afin que
l’aide devienne pertinente et acceptée. C’est en considérant l’hébergement dans
l’internat comme une modalité et non plus comme une finalité que de vraies
alternatives se sont esquissées. Même si cette approche pose encore bien des
questions, éthiques, légales, économiques on constate un mieux être des jeunes,
une confiance nouvelle qui s’installe entre parents et professionnels et des
prises en charge beaucoup plus courtes. Ainsi l’internat plus que de contenir
et d’éduquer devient un vecteur d’éducation et de parentalisation. Les moyens
humains, techniques, matériels dont il dispose sont mis à disposition du binôme
familial, il s’initie un travail de co éducation qui évacue les
conflits, la souffrance et permet à l’énergie des acteurs de se centrer sur
l’intérêt de l’enfant. Les enjeux de rivalité tombent d’eux même car tous
concourent au même objectif. Mais ces alternatives demandent maintenant à être
instituées afin de devenir modélisables. Je crois que les professionnels qui
travaillent dans les internats sont sortis des positionnements idéologiques
dans lesquels il faudrait choisir entre placement ou famille. Il est nécessaire
à la fois de protéger l’enfant tout en y associant les parents. Dans ce sens
les internats restent de formidables outils, à condition qu’ils s’adaptent et
évaluent leurs actions tout en les faisant connaître.
Michel Chapponnais : Oui pour les situations d'immersion ou de
départ progressif et pour les situations qui ne relèvent pas de la nécessité
d'une séparation thérapeutique affirmée. Pour les autres situations, cet
assouplissement ne doit pas conduire à des marchandages de séjours entre la
famille ou l'institution, ni à une abdication du rôle protecteur de
l'établissement. Pour évoluer, certains enfants ont besoin de se sentir
protéger de leurs parents par un tiers bienveillant mais ferme. Dans les
situations d'abus sexuels présumés, là où le secret empêche l'enfant de penser,
il n'y a révélation que s'il y a attachement aux éducateurs, à la structure.
Pour cela il faut du temps, car un enfant ne change pas en quelques semaines ou
quelques mois. De même, tous ces enfants empêchés de penser ont besoin d'une
scolarité spécialisée qu'ils peuvent trouver durant le placement pour peu que
l'établissement dispose d'une école interne spécialisée. Il est illusoire de
séparer le cognitif de l'émotionnel. Pour conclure, il n'y a pas de formes de
prises en charges souveraines mais il faut se garder de placer en aveugle ou de
rester sourd aux bénéfices du placement.
Propos recueillis
par Jacques Trémintin
LIEN
SOCIAL ■ n°807 ■ 07/09/2006
Réponse de Michel
Chapponnais à Gilles Chenet
Bien sûr que d'emblée nous devons avoir une position empathique et de
soutien avec les parents, mais il ne faut pas craindre, dans certaines
situations, qu'ils soient " dépossédés " car les enfants, sujets en
devenir, ne sauraient être des objets de possession... Dans les situations de
maltraitance, il convient de faire en sorte que le parent maltraitant se
départisse de cet objet et que l'enfant, prenant une distance, développe un
regard critique sur le parent qui l'a malmené. Les liens dont on parle si
souvent sont parfois plus des garrots que des attaches. Restaurer les liens
soit, mais il faut du réalisme, du pragmatisme et de l'évaluation... La
séparation n'est pas une fatalité, un discrédit, ce peut être une mesure
salutaire tant pour l'enfant que pour la famille. Rompre avec ses attaches peut
être une perte irremplaçable ou un déchirement constructif et un nouveau
départ. D'autre part, il est parfois des compétences parentales, qui malgré les
bonnes volontés, ne pourront jamais être mobilisées au regard de nos moyens.
L'idéologie de la famille et celle du parent biologique pèsent lourdement sur
les jugements et sur les fins de placement. Le retour en famille ne devrait pas
être prononcé en fonction d'une durée, ou d'une parentalité idéalisée. Ces
derniers temps le placement se porte court, méfions nous de la mode, elle ne
convient pas à tous. Pour les enfants victimes, il ne saurait y avoir une
alternance négociée jusqu'à la déliquescence du bénéfice thérapeutique de la
séparation. La modernisation n'est pas une affaire de longueur, mini ou maxi,
mais une affaire de qualité et de sujet à protéger. Il faut trouver les moyens
de diagnostiquer, certes pour rendre compte de nos pratiques et satisfaire la
Loi…mais surtout nous devons arrimer nos actions à une évaluation clinique au
service des enfants qui nous sont confiés et des parents par répercussion.
Réponse de Gilles Chenet à
Michel Chapponnais
Malgré son professionnalisme indéniable, les propos de Michel Chaponnais
alimentent la rhétorique qui participe à la mise à l’écart du système familial
par les professionnels socio éducatifs au nom de l’intérêt supérieur de
l’enfant considéré comme élément isolé. C’est le même discours qui a dominé
pendant des décennies en justifiant les solutions primaires de substitution
tout en taxant d’idéologie familialiste toute volonté de remettre la famille au
centre de l’intervention. Bien sur, si l’on suit le raisonnement de Michel
Chaponnais, l’internat idéal ne devrait abriter que les seuls usagers dont les
parents représentent un danger avéré et avec lesquels aucun travail n’est
possible ou avec lesquels tout à été tenté, mais, est ce que cela correspond à
la réalité ? La réponse et bien entendu négative, les enfants maltraités
et abusés ne constituent qu’une minorité des usagers accueillis. Mais prendre
d’emblée des exemples extrêmes masque tous les autres et sert bien souvent à
justifier cette approche. La matérialisation de la protection, par le recours à
des murs protecteurs sacralisés, concoure à l’illusion qu’elle ne peut (ne
doit ?) se penser autrement.
Lire :
« Placer l’enfant en institution : MECS, foyers éducatifs et
village d’enfants » Michel Chaponnais, Dunod, 2005 (rubrique Lire de ce
numéro)
« En finir avec le placement ou ’’ j’habite chez mes parents’’
» Gilles Chenet, éditions Jeunesse et droit, 2004, (rubrique n° 744)