Azouz BEGAG, éditions Mille et une nuits, 2002, 174 p.
On a coutume de dire de celles et ceux qui, par ennui ou oisiveté,
« tiennent les murs » dans les quartiers qu’ils
« rouillent ». Les « dérouilleurs » sont, par opposition,
celles et ceux qui ont réussi à bouger, à sortir du cercle morbide, qui ses ont
donné les moyens de faire peau neuve, et sont devenus acteurs de leur destinée.
C’est à elles et à eux qu’Azouz Begag a consacré son dernier ouvrage, à la fois
récit de vie et investigation pour mieux comprendre. Dans la trajectoire de ces
jeunes on trouve tout d’abord un père omniprésent, structurant l’évolution de
ses enfants et assurant la cohésion familiale. Mais, paradoxalement, l’enfance
passée dans un milieu déchiré peut aussi produire les conditions d’une
autonomisation précoce. Une famille nombreuse ou un logement surpeuplé peut
aussi faire émerger un besoin d’émancipation qui apparaît très tôt. Le
caractère individuel joue aussi un rôle non-négligeable : sens de
l’audace, sensibilité, imagination etc… les dérouilleurs sont en permanence à
la recherche de l’autre et de l’ailleurs. Il sont besoin, pour nourrir leur
estime de soi, d’être aimé, de se sentir apprécié, sympathique, populaire,
comme si cela les aidait à ses sentir compétent. On note aussi parfois ce goût
pour la lecture qui aura été leur premier moyen de s’échapper et de rêver.
Trait commun, la curiosité qu’on peut associer à la notion de risque, de voyage
et de mobilité. Et puis il y a le déclic, le virage qui transforme le regard
porté sur sa place dans la société le changement de perspective : première
expérience d’éloignement par rapport aux siens ou à son territoire (comme par
exemple l’entrée dans un collège ou un lycée extérieur au quartier) ou une
rencontre avec une personne signifiante (enseignant, éducateur …) qui les
encourage ou amplifie leur démarche. « Une fois qu’on leur a fait
confiance, ces garçons et ces filles consolident leur estime de soi, gagnent en
assurance et peuvent envisager d’autres mobilités ascendantes » (p.82)
Avec l’expérience de la distance personnelle, les dérouilleurs acceptent
difficilement l’inertie de leurs copains. La nouvelle vie qu’ils se
construisent entraîne inéluctablement un divorce avec eux. Ils sont fiers
d’avoir trouvé le moyen d’éviter le piège qui les menaçait : étouffement
de la personnalité par la bande, repli du groupe sur le territoire, paranoïa
germant sur cet isolement. Quand la rupture avec les codes a été digérée, un
nouvel équilibre peut s’établir avec le milieu d’origine. Mais une fois la cité
quittée, on ne revient plus y vivre, car on comprend mieux son fonctionnement
de type ghetto avec son corollaire anesthésiant et son cortège d’oisiveté et de
vice. Malgré les douleurs de l’arrachement, tous les dérouilleurs reconnaissent
que la mobilité hors des murs a été ce qui leur a permis de construire leur
personnalité actuelle, à partir de la découverte d’un monde qu’ils n’auraient
autrement jamais connu.
Jacques Trémintin – LIEN SOCIAL ■ n°642 ■
14/11/2002