Les premières lignes de l’imposant ouvrage de Maurice Capul et Michel
Lemay peuvent dérouter le lecteur. Elles donnent en effet un arrière-goût de
superficialité, voire d’inventaire à la Prévert. Mais il ne faut pas se tromper
de registre. S’il s’agit bien ici d’un monumental travail de synthèse des
connaissances accumulées sur l’Education Spécialisée depuis des dizaines
d’années, il ne peut être question d’un développement ou d’un approfondissement
des questions abordées. Cela aurait en effet nécessité non pas 444 pages mais
bien 15 tomes d’une encyclopédie (qui reste pourquoi pas à écrire). C’est donc
bien d’un véritable manuel dont il est question, manuel de la profession
d’Educateur. Mais, attention, pas un manuel entaché d’idéologie ou d’un
quelconque dogme. Le recensement proposé s’ouvre largement aux différentes
sources d’inspiration, écoles et théories qui font la richesse du secteur
socio-éducatif.
Mais qu’aborde donc concrètement cette première tentative d’inventaire
systématique de l’action éducative spécialisée ?
Elle pose en tout premier lieu le cadre dans lequel s’exerce cette
intervention: précurseurs, courants pédagogiques, fondateurs, public touché,
modes de prise-en-charge ...
Elle s’intéresse ensuite à la technique éducative proprement-dite: la
relation à l’usager, au groupe, aux familles, la conduite des entretiens ou des
activités...
Dernière partie de l’ouvrage, celle consacrée au travail d’équipe, au partenariat,
à la formation, l’évaluation et la recherche.
Une imposante bibliographie permet en fin de chaque chapitre de disposer
d’un choix de lecture complémentaire et de pistes d’approfondissement.
Il n’y a pas que les étudiants qui puissent être intéressés par ce type
de livre de référence. Tout professionnel soucieux d’un retour et d’une
interrogation sur sa pratique quotidienne y trouvera matière à réflexion.
A preuve, cette démonstration sur « les fonctions de
l’éducateur ». Les auteurs distinguent pas moins de 11 axes de travail:
l’accompagnement, l’évaluation, l’auxiliaire du moi, le témoin de la réalité,
le pôle identificatoire, le substitut parental, la projection, la modification
du comportement, l’organisation, la médiation, la révélation des malaises tant
individuels que collectifs. Qui eût cru que tant de rôles pouvaient être
remplis par une seule et même personne: voilà l’homme orchestre coiffé au
poteau ! Bien entendu, chaque professionnel jouera plus sur tel ou tel ressort
...
Il en va de même de la classification des activités selon l’objectif
recherché: convivialité, créativité, socialisation, validation, symbolisation,
... Et c’est vrai que selon qu’il s’agisse de provoquer un changement, de
faire prendre conscience de son propre fonctionnement ou de faire retrouver un
sens à la vie, les formes et modalités de l’activité ne seront pas les mêmes...
La lecture de l’ouvrage permet aussi de s’interroger sur la somme de
sentiments complexes mêlés d’hostilité, de séduction, d’ambivalence, du désir
de protection, d’impuissance comme autant de résonances émotives que l’usager
fait naître chez l’intervenant. Ces phénomènes transférentiels viennent
percuter sa problématique familiale, son histoire personnelle et le noyau de sa
propre enfance.
Quant au travail d’équipe, il se situe au coeur de deux mouvements
contradictoires: celui de la fusion (il faut s’aimer, s’inviter, partager ses
loisirs, se vivre comme une communauté) et celui d’entités séparées ne
communiquant que « dans l’intérêt de l’enfant », l’équilibre optimum
se situant bien entendu entre ces deux extrêmes.
Mais, il est difficile d’essayer de résumer la somme des savoirs
présentés dans ce livre. On retrouvera donc avec plaisir, et dans le texte,
Michel Lemay (qu’on croit tout particulièrement reconnaître dans les chapitres
subdivisés et articulés en sous-chapitres) et Maurice Capul (et son ample
accumulation de notes au bas des pages).