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En souffrances. Adolescence et entrée dans la vie Version imprimable Suggérer par mail

 

En souffrances. Adolescence et entrée dans la vie

LE BRETON David, éditions Métailié, 2007, 362 p.

 

La grande majorité des jeunes s’intègre à notre société, en y trouvant sa place. Pourtant, une frange non négligeable peine à donner sens à son existence et à traverser sereinement la longue phase d’attente et d’incertitude qui s’étend de la fin de l’enfance à l’âge adulte. Les comportements à risque peuvent être compris comme autant de tentatives douloureuses de se mettre au monde et de ritualiser le passage de l’adolescence. C’est cette trame d’interprétation que David Le Breton nous livre ici, dans une langue superbe. La propension à l’agir est liée, explique-t-il, à l’inachèvement des processus identitaires et à la difficulté de mobiliser en soi des ressources permettant d’affronter différemment les épreuves rencontrées. Ce qui domine chez ces jeunes, ce sont les troubles du narcissisme, les En souffrances ado.jpgsentiments d’insignifiance, de vide et d’inexistence. C’est que, n’étant plus porté par les régulations collectives extérieures à lui, le sujet se doit de trouver en lui les capacités qui lui seront nécessaires pour s’instituer de lui-même. L’individu agit selon sa propre autorité, aucune transcendance ne s’imposant plus à lui. Il n’est plus ni soutenu, ni porté, ni encadré dans un monde où il doit toujours être à la hauteur: il lui faut assumer seul sa liberté, pour le meilleur et pour le pire. La psychologisation du lien social le pousse à vivre sa souffrance potentielle comme un échec personnel et à la référer à sa propre insuffisance. Rien d’étonnant, dès lors, que les jeunes les plus fragiles s’efforcent de borner leur espace à la fois intérieur et extérieur, de décharger leurs tensions intérieures et d’évacuer leur angoisse, à défaut de pouvoir mobiliser une pensée structurante. S’infliger des épreuves leur permet alors d’éprouver les limites qui manquent, de fabriquer du sens et d’accéder à un contenant qui procure enfin une sensation de soi. Il en va ainsi du flirt avec la mort qui est surtout une quête de calme, d’apaisement, de fin des tensions. Il s’agit rarement pour eux d’essayer de se tuer pour mourir, mais pour devenir autre : réussir à échapper à la mort, après l’avoir côtoyée est alors la meilleure façon de vérifier si l’existence mérite qu’on aille à son terme. Tantôt, l’adolescent demeure dans le fantasme que le trépas ne saurait le concerner, tantôt il le considère comme une puissance redoutable avec laquelle il est possible jusqu’à un certain point de négocier. Il en va tout autant des marques corporelles pouvant aller jusqu’à l’entaille : la butée de la douleur chasse le chaos et donne le sentiment de pouvoir le contrôler. Les scarifications sont des mises en langages cutanées : la parole devenant chair et la chair devenant langage. Mais, il existe d’autres façons encore de tenter de se rassurer sur ce qu’on est et de mettre à distance un for intérieur trop douloureux. Ainsi, l’errance, qui s’installe quand l’espace psychique n’est pas encore suffisamment élaboré et habitable pour nourrir un sentiment d’appartenance à un lieu précis. Mais aussi la passion pour un produit qui colmate la brèche narcissique, le défaut du sentiment de soi. Quand l’évidence d’être soi n’est pas étayée par l’entourage, le jeune se cogne aux arêtes du monde.

 

Jacques Trémintin – LIEN SOCIAL ■ n°940 ■ 10/09/2009

 

 
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