Parmi les comportements à risque auxquels se confrontent les jeunes,
s’il en est un qui fait particulièrement peur aux parents, c’est bien la
consommation de drogue. Les images de déchéance qui y sont rattachées peuvent
expliquer cette hantise.
Mais ce qu’on comprend moins c’est la banalisation que l’opinion adopte
face aux terribles ravages de l’alcool (35.000 décès par an), ou du tabac
(50.000 morts tous les ans).
Non, ce qui panique ce sont les 600 morts par overdose de drogue dure.
S’il n’est pas question ici de s’enfermer dans un décompte macabre, il
faut avoir le courage de poser les vraies questions : pourquoi une telle
indignation à géométrie variable ?
Une perception culturelle
Peut-être d’abord parce que tabac et alcool sont intégrés depuis des
siècles dans notre civilisation. Notre beau pays est extrêmement réputé pour
ses produits de la vigne. Le vin fait partie de notre patrimoine culturel.
Autre explication possible, s’ils ne sont pas tous des consommateurs
acharnés de ces produits, nombre d’adultes en ont tous goûté à un moment ou à
un autre. Cette connaissance fait qu’ils n’en ont pas peur. C’est pour eux un
produit banal qu’il trouve au coin de la rue en vente libre.
Rien de tel avec le cannabis ou avec la cocaïne, l’héroïne ou l’ecstasy,
produits en provenance de l’étranger. L’inconnu déclenche toujours plus de
méfiance.
Le lecteur va peut-être être scandalisé de tels propos en se disant
qu’il n’y a quand même rien de commun entre tabac et alcool et des drogues
aussi terribles que l’héroïne ou le crack. Pourtant, un récent rapport de
l’INSERM commandé par le gouvernement a été présenté en mai 1998. Il classe les
différents produits sans tenir compte de leur légalité ou de leur illégalité.
Les trois critères retenus sont les suivants : le taux de neurotoxicité
(capacité de nuisance pour la santé), la dangerosité sociale (effets sur la
place de l’individu dans la société) et enfin les potentialités de détachement
(accoutumance ou non). Le premier groupe de produits le plus dangereux comporte
l’héroïne, la cocaïne et… l’alcool. Le second concerne les psychostimulants
(médicaments vendus sur ordonnance et remboursés par la sécurité sociale), les
hallucinogènes et … le tabac. Enfin, dans les moins nocifs apparaît le
cannabis. S’il on voulait être logique et tenir compte de la dangerosité ainsi
effectivement reconnue, ne faudrait-il pas interdire l’alcool et les cigarettes
et proposer la vente libre du cannabis dans tous les supermarchés ? Au
contraire, rappelons que notre législation permet une libre consommation à
toute âge du tabac, autorise celle de l’alcool à partir de 16 ans et prévoit de
fortes peines d’amende et de prison pour tout citoyen surpris en possession de
cannabis (très exactement jusqu’à 1 an de prison pour une consommation de
haschich, 10 ans pour sa détention, 20 ans pour sa culture).
Drogue d’hier et drogue d’aujourd’hui
La prise de produits favorisant une évasion de la réalité est une
pratique ancestrale, qui a toujours plus ou moins été ritualisée depuis le
début de l’humanité, notamment dans les cérémonies chamaniques puis religieuses
(la liturgie chrétienne en symbolise-t-elle pas le sang du Christ au travers du
vin ?).
Dans le courant des années 60, aux traditionnelles consommations de
tabac (distribué rappelons-le, alors gratuitement par cartouches entières avec
la solde à tous les appelés du contingent) et d’alcool (combien de petits
paysans partant chaque matin à l’école avec sa fiole d’“eau de vie ”,
combien d’adolescents ayant droit à leur premier verre de vin au moment de leur
première communion), se sont opposées les nouvelles drogues. L’engouement de la
jeunesse pour ces substances pas vraiment orthodoxes correspondait alors au
mouvement général de contestation des vieilles coutumes et des valeurs
ancestrales des anciennes générations. Une loi extrêmement répressive fut alors
votée en 1970 afin d’essayer d’éradiquer cette évolution au demeurant fort
inquiétante voire menaçante! Près de 30 ans après, on peut constater l’échec
total de cette politique pourtant très sévère : jamais on n’a autant
confisqué de drogue ni interpellé de trafiquants. Plus il y a de répression,
plus le problème semble s’accroître ! Certains en concluent qu’il faut
être encore plus intransigeants.
Enfin répondre au fond du problème
Depuis des décennies, notre
société se trompe de cible : elle s’entête à diaboliser tel ou tel produit
en ne cherchant pas à comprendre les raisons qui pousse les individus à le
consommer.
Confrontés à des adolescents qui fument du haschisch, nous ne pouvons
que rappeler la loi interdisant cette substance, loi qui s’impose à eux, tout
comme à nous. Mais, d’un point de vue strictement sanitaire et éducatif, cette
pratique n’est pas à priori plus grave (et le serait même bien moins d’après le
rapport de l’INSERM) que le tabagisme effréné, la prescription de somnifère à
des jeunes de 14 ou 15 ans ou la coutume de l’alcoolisation du samedi soir qui
fait parfois fureur (entre 15 et 30 canettes de bière dans la soirée ou mieux
encore des cocktails entre bière et alcools forts).
Dès qu’un jeune s’attaque à une drogue dite “ dure ”, il y a
changement de braquet : les risques encourus sont déjà plus importants.
Mais le fond du problème reste le même.
Ce qui compte dans tous ces cas de figure, c’est de ne pas confondre la
cause et les effets. L’accroissement faramineux de la recherche des paradis
artificiels est symptomatique d’une crise de société qu’aucune répression
n’arrivera jamais à endiguer. Nous sommes confrontés à des centaines de
milliers d’adultes, mais aussi d’adolescents qui trouvent comme seule réponse à
leur souffrance et à leur angoisse de l’avenir, une consommation non seulement
de produits illicites, mais aussi tout à fait licites pouvant les entraîner
dans une perte de toute notion de réalité.
Croire qu’il suffit de leur crier bien fort “ on peut très bien
vivre heureux sans drogue, sans alcool, sans tabac ” pour éradiquer
ces pratiques, c’est vraiment faire preuve soit d’une grande mais dangereuse
naïveté, soit d’une incommensurable stupidité. C’est un peu comme seriner à un
dépressif “ arrête de voir la vie en noir ”, ou à un anxieux
“ cesse donc de te faire du souci ”.
Bien au contraire, c’est en reconnaissant cette angoisse existentielle
et en nous donnant les moyens d’y répondre véritablement, que l’on pourra
peut-être arriver à enrayer la toxicomanie.
Quelle réaction doit-on avoir ?
Ce qui importe le plus, face à toutes ces pratiques, c’est bien
d’essayer de repérer à quoi elles correspondent.
Chaque jeune qui consomme un produit le fait d’une façon singulière.
Agit-il de façon plus ou moins compulsive ? Y a-t-il recours d’une
manière systématique, comme pour fuir ce qu’il vit ou apporter une réponse à
une détresse ?
S’agit-il d’une expérimentation, ou d’une tentation de transgresser un
interdit, d’une envie de fête ou de convivialité ( ce qu’on appelle une
consommation récréative) ?
La réaction des adultes ne doit pas être la même.
Dans le premier cas, ce sera plutôt de la vigilance et un rappel aux
lois.
Dans le second, il s’agira bien plus d’épauler et d’accompagner le jeune
dans ses difficultés afin de l’aider à trouver d’autres moyens de s’en sortir.
Dans tous les cas, il est essentiel de maintenir le dialogue.
Et qu’on ne nous rabache pas l’argument éculé de l’escalade :
on commence par un pétard, et on passe ensuite aux drogues dures. Effectivement
un toxicomane gravement dépendant a de grande chance d’avoir débuté par une
première consommation innocente. Tout comme le cirrhosé du foi a commencé par
un premier verre de vin ou le chauffard de la route, par une première leçon de
conduite. Doit-on en déduire que prendre une première fois le volant ou une
goulée d’alcool conduit inexorablement aux dernières extrémités ?
Contrairement à ce qu’on
dit, n’importe qui ne “ tombe ” pas dans la drogue. A l’origine de la
toxicomanie, on trouve toujours des personnalités dont certaines
caractéristiques prédisposent à un comportement toxicomaniaque. Le manque de
communication, l’absence de réponse aux angoisses de vie, le malheur,
l’incapacité à supporter la moindre frustration…
Comment permettre aux
jeunes les plus fragiles de pouvoir faire face à une réalité parfois bien
difficile et ainsi d’échapper à l’engrenage infernal de la fuite en avant (sous
toutes ses formes) ? Tel est le défi qui nous est lancé à nous
adultes et que nous n’avons pas su relever jusqu’à présent.
Peut-être, faut-il
multiplier les relais, les interlocuteurs, les points d’appui auxquels peuvent
s’adresser les jeunes, sur lesquels ils peuvent s’appuyer. Les familles sont
intéressées au premier plan. Pas seulement les parents envers qui l’adolescent
prend souvent de la distance. C’est aussi le rôle des parrains, des tantes, des
grands-parents … Mais aussi des amis, des voisins. Sans oublier tous ces
adultes en contact avec les jeunes : médecins, profs, entraîneurs sportifs,
travailleurs sociaux, animateurs... Nous sommes tous concernés en tant que
co-éducateurs devant la responsabilité de nous porter au-devant d’eux et de
réagir à leurs appels de détresse. C’est dans cette mobilisation et dans la
qualité de la relation et du dialogue établis entre les adultes et les
adolescents que l’on pourra faire œuvre utile bien plus que dans toutes
répressions et campagnes d’affolement qui jusqu’à présent ont complètement
échoué.