Cela fait une bonne demi-heure que Corinne est montée dans sa chambre.
Les filles, ça met du temps à se préparer, mais quand même ! Surtout
qu’elle est juste allée chercher un vêtement avant de partir en week-end.
L’éducateur se décide enfin à aller voir. Il frappe à la porte de la chambre,
mais n’a pas de réponse. Il utilise son passe pour ouvrir. Corinne est sur le
bord de la fenêtre face au vide et menace de sauter si on approche.
L’éducateur parlemente et tout doucement s’avance vers l’adolescente. Il
réussit à l’attraper et l’attire à l’intérieur de la pièce. Corinne s’effondre
alors et se met à pleurer. Le lit tout proche permet de s’asseoir, l’éducateur
entourant la jeune fille qui vient se nicher dans ses bras. “ Personne
ne m’aime ” hoquette la jeune. Le professionnel la console :
“ mais si, nous on t’aime ” et après quelques secondes
d’hésitation il rajoute : “ on t’aime … bien ”. “ Oui,
mais vous c’est pas pareil, vous êtes payés pour ça ”.
Cette tranche de vie d’un quotidien de foyer éducatif est emblématique
de cette proxémie qui se pose si souvent tant dans ses aspects incontournables,
que dans ses limites naturelles.
L’affectif est-il un outil de travail ?
“ Le contact charnel de la bise peut amener l’imaginaire de
l’adolescent à l’installer (l’institution) dans une relation d’ordre affectif
qui ne peut exister ” affirme Alain Chasles dans le courrier des
lecteurs du numéro 438.
Pourtant l’affectif est l’un des vecteurs relationnels essentiels de nos
métiers. Parce que nous avons comme interlocuteurs des enfants, des jeunes ou
des adultes qui sont soit en grande fragilité soit en pleine dérive. Parce que
nous leur consacrons du temps, de l’énergie, de la patience, là où ils ont eu à
faire parfois à de l’indifférence, à du découragement ou à du rejet. Parce que
nous travaillons à les rendre plus heureux, plus autonomes et plus à l’aise
dans leur peau et dans leur vie. Parce que nous les écoutons, nous ne les
jugeons pas et nous faisons preuve de persévérance malgré leurs passages à
l’acte et leurs échecs. Parce que nous leur proposons un cadre sécurisant, un
contenant psychique et un suivi stabilisateur. Parce que, parce que … on
pourrait énumérer les très bonnes raisons que les usagers ont d’établir un lien
affectif avec celle ou celui qui les aident et les accompagnent de loin en loin
ou au quotidien. Ce mouvement de leur part est tout à fait naturel
et logique. Le professionnel doit-il avoir peur de ces manifestations ?
Ce qui pose problème, ce n’est pas qu’un jeune projette une image parentale ou
entreprenne une tentative de séduction. Cela fait partie des règles du jeu de
n’importe quelle relation humaine.
Garder le contrôle de la relation
Ce qui compte, c’est bien comment l’intervenant va se positionner,
comment il va réagir, comment il va répondre aux avances dont il est ainsi
l’objet. S’il contrôle suffisamment ses affects ou la gratification que lui
procure la relation établie, alors le danger pour l’usager est minime. Ce qui
ne sera pas le cas si une illusion s’installe, si un leurre fait croire à autre
chose qu’à une relation professionnelle. En cela, la responsabilité de
l’intervenant est primordiale. Bien sûr, une réaction de protection de sa part
peut tout à fait se comprendre. Il n’est guère facile de se confronter avec la
détresse, la carence affective ou l’extrême fragilité, sans ressentir la
crainte légitime d’être emporté dans la tourmente. Mais aucune précaution aussi
frileuse et rigide soit-elle ne peut éviter d’être placé à un moment ou à un
autre face à l’affectivité qu’elle vienne de l’autre ou de soi-même. Et ce
n’est certainement pas le refus de toute proxémie qui met à l’abri. Cela peut
en effet tout aussi bien se passer dans la façon de parler, de s’adresser ou
tout simplement de gérer une situation. Accepter la demande de câlin d’un petit
avant le coucher, faire la bise à un(e) jeune, voire chahuter dans une
proximité corporelle avec des ados ne constitue pas en soi un danger. Car
justement, les mêmes comportements peuvent recouvrir des significations bien
différentes selon les circonstances dans lesquelles ils ont lieu, selon la
cohérence de l’intervenant et la clarté de sa démarche. S’il est troublé par
cette proxémie, s’il ressent le besoin de se protéger par rapport aux
situations posées, s’il craint les conséquences pour lui et pour l’usager, il
doit alors établir les distances nécessaires. Il nous arrive à tous de le
faire. Tel cet exemple d’une adolescente faisant traditionnellement la bise au
travailleur social qui la suit et qui fait un bond en arrière quand
celui-ci vient la rencontrer et s’apprête à entrer en relation comme d’habitude
… mais cela quelques heures seulement après qu’elle ait subi un
viol ! Ou d’une façon moins dramatique quand le jeune garçon qui grandit
se sent plus à l’aise de serrer la main après avoir fait la bise toute son
enfance. On peut à juste raison reprendre à notre compte la réflexion faite par
Tamara Le Pan dans le même courrier des lecteurs: “ notre
professionnalisme doit pouvoir nous faire analyser dans l’instant le degré de
proximité ou de distance possible ou nécessaire en fonction du jeune ou de la
famille ”.
Problème il y a, quand l’intervenant n’arrive pas à analyser en quoi
l’éventuelle proximité cesse d’être un outil de travail pensé et agi comme tel
et vient surtout flatter son égo, son fantasme de réparation, son aspiration à
une certaine convivialité voire même sa propre affectivité. Le dérapage risque
d’intervenir dès lors que l’usager devient prisonnier de la satisfaction chez
le professionnel de ses besoins à combler tel manque ou à assouvir tel
fantasme.
Alors, oui : il n’y a pas de problème pour que l’éducateur
tienne Corinne dans ses bras. Il n’avait pas besoin de rajouter “ on
t’aime … bien ” à son geste, pour établir la distance nécessaire.
L’adolescente avait bien compris la nature de cette marque d’affection
manifestée à son égard : ce n’était ni son père, ni son amant qui la
consolait alors mais bien un professionnel effectivement payé pour la soutenir.