Helen
Epstein publie « Le traumatisme en
héritage » en 2005, explorant la transmission empoisonnée des non-dits
de la génération victime de la déportation. Certes, ces enclos de silence leur
ont servi de protection contre l’horreur, la honte ou la culpabilité face à
l’indicible de leur vécu. Mais ces blessures restées tapies au plus profond
d’eux-mêmes y sont demeurés comme autant de plaies toujours ouvertes pesant
ensuite sur leurs enfants. Dans ce recueil de texte, racontant les conditions
de rédaction du premier reportage de l’auteur au moment de l’invasion
soviétique de Prague en 1968 ou sa rencontre avec la psychanalyse, le plus
intéressant est sans doute sa réflexion sur le fonctionnement des récits de
vie. Cette forme littéraire permet de sélectionner et d’assembler au sein du
chaos des expériences vécues les souvenirs, les images, les rêves et les
sensations, afin de tenter de restituer une cohérence d’ensemble. La vie telle
qu’elle a été perçue se substitue à l’intrigue ou à la fiction. Le souci de
initial est toujours autant de rendre l’expérience subjective en elle-même que
la méditation sur son sens. Il ne s’agit pas seulement de raconter ce qui s’est
passé mais aussi d’exprimer ce qu’on en pense. La compréhension mise en œuvre
est aussi intéressante que ce qui y est décrit. D’autant plus que les
trajectoires individuelles illustrent la période historique qu’elles ont
traversée. L’écriture autobiographique ne relève pas d’une recherche
d’exactitude, ce qui est le travail de l’historien, mais de vérité et plus
particulièrement d’une vérité. La fiabilité de la mémoire a fait l’objet de
nombreuses études scientifiques démontrant la fragilité de ses mécanismes. Ce
que nous concevons comme récit de vie est bien sûr une (re)construction de
souvenirs truffés d’erreurs, d’interprétations et de fantasmes. Nous
sélectionnons de façon consciente ou inconsciente les matériaux à notre
disposition, car la quête de vérité émotionnelle se heurte aux défenses qui en
bloquent l’accès ou au contraire est favorisée par des ressentis donnant une
importance disproportionnée à certains épisodes. Autre difficulté :
comment peut-on raconter sa propre vie, sans violer l’espace intime de ceux
qu’on met en scène, à ses côtés ? Comment raconter sa propre histoire,
sans dévoiler celle des autres ? Quoi révéler ? Jusqu’où et à quel
prix ? C’est avec toutes ces dérives et tous ces risques éthiques que
l’écriture autobiographique permet de rendre compte des épisodes de son
existence. Et c’est justement cette imprégnation subjective qui rend ce récit
si attractif. Quand le lecteur se passionne pour sa lecture, c’est surtout ce
que cet écrit lui renvoie de sa propre histoire, en la mettant en mouvement qui
l’enthousiasme vraiment. Lire l’expérience de vie de l’autre permet ainsi
d’approfondir sa propre appréhension des évènements, des relations humaines et
de son identité.
Jacques
Trémintin – LIEN SOCIAL ■ n°964 ■ 11/03/2010