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La motivation Version imprimable Suggérer par mail


L’animateur face à la motivation et à la demande


Perte de désir, absence d’envie, motivation défaillante … Les constats sont récurrents sur ces enfants, mais encore plus ces adolescent(e)s, qui semblent ne plus avoir goût à rien. Les remarques tombent brutalement : les activités sont toujours « nulles », suivies de plaintes sur un ennui envahissant : « on ne sait pas quoi faire » et « on ne nous propose jamais rien ! » L’occasion de consacrer le dossier du mois à cette question : comment comprendre cette apparente démission ? Comment motiver son public ? Comment réussir à l’intéresser aux activités qu’on lui soumet ? Comment lui faire découvrir des domaines nouveaux vers lesquels il ne va pas toujours spontanément ? Si toutes ces questions semblent très pratiques, elles n’en soulèvent pas moins de nombreuses problématiques théoriques.

 


Ce qu’est la motivation


Quelles sont les facteurs qui poussent un individu à agir comme il le fait ? De multiples théories ont tenté de répondre à cette question. Mais, aucune de ces hypothèses ne permet en elle-même de donner une explication complète et surtout définitive


La motivation se situe entre un besoin ressenti et la finalité que constitue sa satisfaction. Les différentes interprétations de sa mise en œuvre font appel tant à la physiologie qu’à la psychologie, à la sociologie qu’aux mécanismes d’apprentissage. On peut emprunter à deux cognitivistes américains (Edward L. Deci et Richard M. Ryan) la distinction qu’ils proposent entre les raisons intrinsèques et extrinsèques. Les premières se centrent sur ce qui joue à l’intérieur du sujet et notamment l’intérêt et le contentement qu’il ressent. Les secondes privilégient la pression sociale et le souci de répondre aux attentes de l’entourage. Par extension, les théories existantes vont être classées ici, dans l’une et l’autre de ces deux catégories.


Motivations intrinsèques

Parmi les premières sources d’incitation à l’action, on trouve des mécanismes primordiaux tels, par exemple, la faim, la soif ou la recherche d’accouplement. Ces nécessités produisent une pulsion qui pousse le sujet à répondre à ces besoins vitaux. Ainsi, un enfant accumulant beaucoup d’énergie va rechercher une activité intensive, afin d’évacuer son trop plein de vitalité et obtenir ainsi, en retour, bien-être et détente. Il peut aussi jouer à un jeu impliquant la défense d’un espace, pour répondre à cet instinct du territoire qu’il a hérité de sa lointaine ascendance reptilienne. Il peut encore chercher à libérer certains de ses camarades faits prisonniers dans le camp adverse, pour assouvir sa quête de protection et de maternage qu’il tient de ses origines mammifères. Mais l’on peut aller chercher encore plus loin, du côté de causes enfouies au plus profond de son inconscient. La psychanalyse explique ainsi l’existence d’un complexe d’Oedipe qui incite le petit garçon à vouloir épouser sa mère, après s’être débarrassé de son père. Pour autant qu’une activité soit menée par un animateur ou une animatrice, l’enfant peut projeter sur la personne qui l’encadre la relation qu’il est en train de vivre avec chacun de ses deux parents. La recherche de l’épanouissement individuel et de l’accomplissement de soi constitue aussi un puissant moteur qui ne faut pas négliger. L’un des moteurs peut être le plaisir : l’enfant blotti contre un adulte qui lui raconte une belle histoire ressent une satisfaction qu’il cherchera à reproduire le plus souvent possible.


Motivations extrinsèques

Mais la motivation peut aussi être encouragée par des facteurs extérieurs. Dès le plus jeune âge, l’éducation habitue l’être humain à sérier ses comportements. Des incitations positives et négatives encouragent à en reproduire certains et à en proscrire d’autres. Ce conditionnement aux récompenses et aux punitions est un ressort important. Combien d’enfants posent comme condition de leur participation la valeur de ce qu’il y a à gagner ? Autre facteur extérieur, cet instinct grégaire qui privilégie le groupe. Les jeux de compétition y répondent fort bien, en produisant tant la fierté d’avoir gagné ensemble que la sensation de puissance. Le psychologue Norman Triplett démontra ainsi que les coureurs cyclistes obtiennent des performances supérieures, lorsqu'ils sont en concours, que lorsqu'ils courent seuls. Un enfant comme un jeune peut décider de suivre une activité, avant tout pour être avec son groupe de camarades. Mais, il n’y a pas que les situations de rivalité qui peuvent servir de stimulant. Le regard positif des autres et la hantise d’une mauvaise image peuvent tout autant encourager des comportements d’entraide, de coopération ou de solidarité. Dans un cas comme dans l’autre, c’est bien la réaction de l’entourage qui est recherchée. On le voit, les raisons à l’origine de la motivation sont fort nombreuses et diversifiées. On ne peut en privilégier une, mais essayer de repérer laquelle est opérante.



Transfert et contre transfert
La psychanalyse propose un concept très utile pour comprendre certains ressorts de la motivation. Toute relation humaine implique une projection émotive réciproque. L’enfant investit l’animateur à partir d’une image positive ou négative. Il en va de même pour l’encadrant. La conscience de ce transfert (enfant vers l’adulte) et de ce contre transfert (adulte vers l’enfant) permet d’expliquer parfois une participation ou au contraire, une abstention. Même si ce n’est pas toujours le cas, ce peut-être pour faire plaisir à l’adulte que les enfants participent. Comme ce peut être, tout autant, parce qu’ils se sentent aimés par lui que son activité va avoir du succès.


 


Ce qu’est la demande


« Il faut répondre à la demande de l’enfant ». Cette notion, issue de l’économie avant d’être reprise par la psychologie et plus particulièrement par la psychanalyse mérite qu’on s’y attarde. Réussir à s’en détacher peut permettre de mieux la traiter


Si l’on croit les théories économiques libérales, la loi de l’offre et de la demande serait au cœur l’économie de marché. La satisfaction du consommateur viendrait réguler, pour autant qu’on ne l’entraverait pas, la production des biens et services. La réalité est bien plus complexe. Car, la demande peut être très facilement manipulée. C’est ce que fait la publicité, en jouant sur l’émotion, le choc, l’humour ou le rêve pour provoquer un achat compulsif et irrationnel. Dans un ouvrage récent (1), Clotaire Rapaille, psychiatre et anthropologue qui dirige un grand cabinet de marketing aux USA, explique comment s’appuyer sur les archétypes propres à chaque peuple pour favoriser la consommation de tel ou tel produit. Ainsi, l’occident, en identifiant la minceur des corps à un facteur de réussite sociale, se place-t-elle aux antipodes des pays du golfe Arabo Persique où la femme étant le reflet du succès de son époux, sa maigreur est identifiée à un signe de pauvreté et de déchéance. L’attente face à des produits amincissants y sera bien différente, largement imprégnée par un inconscient culturel dominé par une histoire, des coutumes et des usages. Dans ces conditions, il est bien difficile de considérer la demande comme un acte totalement conscient et spontané.

 
Au-delà de l’apparence

Et c’est bien ce qu’a cherché à démontrer la psychanalyse. Quand quelqu’un exprime une envie, explique cette théorie, il faut toujours considérer ce qui se situe potentiellement derrière ce qui est souhaité. La demande dépasserait ce qu’elle semble olliciter en apparence. Certes, une telle conception a pu aboutir à la dérive consistant à ne jamais prendre en considération la requête initiale et à ne considérer que ce qu’elle recèle inconsciemment, avec toutes les interprétations arbitraires que cela peut entraîner. Il n’en reste pas moins, qu’il est possible de s’appuyer sur cette construction théorique, d’une manière bien plus circonspecte, en s’interrogeant simplement sur ce que recherche vraiment la personne. Quand on est confronté à une demande donnée, faut-il y répondre au pied de la lettre ou faut-il chercher plus loin ? L’enfant qui réclame toujours des activités de groupe, les préférant à tout ce qui le place en relation individuelle, voire duelle, montre peut-être une forme de dépréciation de son image de soi. Son souci de se cacher en permanence dans le groupe exprime éventuellement un manque de confiance en soi ou une difficulté à exister par lui-même qu’il est essentiel de prendre en compte. A l’inverse, le refus de participer, n’est pas forcément lié à la mauvaise volonté ou à un rejet de l’activité proposée, mais peut tout aussi bien signifier l’existence d’un malaise personnel, voire un signal adressé ou un appel à l’aide.

 
Entre désir et besoins

Il existe en pédagogie deux conceptions qui s’opposent fondamentalement : celle qui considère que l’adulte est le seul à savoir ce qui est bien pour l’enfant et celle qui suppose que l’enfant sait d’emblée ce qui est bien pour lui. Soit l’adulte instruit, soit il révèle à l’enfant son potentiel inné. Et puis, il y a une vision multifactorielle qui laisse la place à la fois à la créativité de l’enfant et à la guidance de l’adulte, la première croissant au fur et à mesure que la seconde s’estompe. Il est important de faire confiance dans son jeune public, tout en sachant qu’on a beaucoup de choses à lui apprendre. On est là dans la distinction entre le désir et le besoin. Quand l’enfant exprime son envie de rester toute l’après-midi sur sa play-station, on peut et on doit refuser cette demande, si l’on estime que son véritable besoin est de découvrir des domaines inconnus à lui, jusque là. Si notre rôle peut d’adulte peut consister à répondre à la demande, elle peut tout autant s’atteler à s’y opposer.


(1) « Culture codes. Comment déchiffrer les rites de la vie quotidienne à travers le monde » Clotaire Rapaille, éditions JC Lattès, 2008

 


Entre besoin et désir
La demande peut répondre soit à un besoin (aucun organisme n’étant autosuffisant, il lui est indispensable d’avoir des échanges avec son environnement), soit à un désir (représentation de ce qui serait nécessaire pour atteindre le plaisir). Le besoin peut s’avérer vital pour la survie (se nourrir), mais aussi superflu (acheter un vêtement… mais de marque). Le désir est sans limite, car il est irrationnel. On peut avoir un besoin, sans désir : contraindre un enfant qui s’y refuse, à donner la main pour traverser une route. Tout autant qu’un désir, sans besoin : remplacer son téléphone acheté il y a juste un an et qui fonctionne très bien, par le dernier modèle à la modes.


 


Doit-on toujours chercher à motiver ?


S
i motivation et demande s’abreuvent à de multiples sources, qu’il ne faut pas réduire à une seule, on peut tout autant s’interroger sur la légitimité de la démarche visant à entraîner autrui dans une action qu’il n’a pas forcément envie d’accomplir


L’animateur n’étant ni un thérapeute, ni un expert en analyse de la psyché humaine, il lui est difficile de prendre le temps de percer à jour le registre spécifique de chaque enfant à qui il s’adresse, pour s’y adapter en particulier. Connaître les ressorts qui animent la motivation de son public peut certes lui être utile, ne serait-ce que pour y adapter ses réponses. Mais, cela ne saurait suffire. Car, avant de se lancer dans cette quête, il est tout aussi important de connaître ses effets pervers.


« L’important est de participer »

Au mois d’octobre 2009, Martin Hirsch a été à l’initiative d’une proposition faite aux lycéens d’une cagnotte dont le montant serait proportionnel aux taux d’assiduité aux cours des élèves de chaque classe. Peut-on imaginer s’inspirer de cette mesure, dans le monde de l’animation, pour « motiver » les jeunes? Après tout, n’est-il pas fréquent de demander aux jeunes d’alimenter une caisse commune destinée à financer une activité ? Malgré l’apparente similarité, une différence fondamentale existe : il s’agit là d’encourager une dimension active (laver des voitures pour contribuer au paiement d’un voyage dans un parc d’attraction, par exemple) et non de valoriser une position passive (gratification d’une simple présence). La motivation qui s’appuie sur des relations non marchandes tels que l’altruisme, le bénévolat ou le don de soi ne supporte pas les incitations monétaires qui, loin de les encourager, les déstabilisent et les minent. L’économiste Bruno Frey (1) a démontré que promettre une indemnité financière, pour la réalisation d’une action initialement gratuite entraîne un désinvestissement des participants. En privilégiant une rémunération monétaire en lieu et place d’une satisfaction morale ou du bien-être lié au plaisir partagé, on introduit une notion de contrat pécuniaire dominé par la recherche d’un avantage dans l’échange et l’on sape les bases de la dynamique créée. L’articulation des registres intrinsèque et extrinsèque doit pouvoir être pensée en tant que telle, en sachant ce que l’on cherche à privilégier et les dérives auxquels on s’expose.


L’animateur doit-il être un coach ?

Mais, se pose aussi une question essentielle : a-t-on l’obligation d’être motivé ? La grande mode, depuis quelques années, est le recours aux coachs. Cette médiation cherche avant tout à optimiser le potentiel de chacun et à répondre à toute baisse de motivation. Mais, elle contraint aussi l’individu à se soumettre à une injonction de réussite, avec pour conséquence sa désignation comme seul responsable, s’il n’y arrive pas. Auparavant, la pratique d’une activité s’intégrait aux relations basées sur l’obéissance servile à l’autorité. Ce qui a volé en éclat et ne mérite pas d’être ressuscité. Aujourd’hui, il convient de chercher au plus profond du sujet les ressources susceptibles de le mobiliser. Cette technique est utilisée dans l’industrie ou le sport. Elle est appelée à la rescousse pour trouver la voie de son épanouissement mais tout autant sinon bien plus de la performance. Dans une société qui aspire à la rentabilité de toute production de biens ou de service, une dimension échappe largement aux représentations dominantes. Il est important de la revendiquer : la possibilité de l’inefficacité, la liberté de ne rien faire, le choix de ne pas adhérer à un projet. Le droit à la paresse a autant de valeur que l’opportunité d’accomplir une prouesse. C’est l’ultime liberté qui est laissée à chacun de vivre sa vie, à son rythme. Aussi paradoxal que cela puisse apparaître, il revient alors à l’animateur d’aménager un espace tant dans ses représentations que dans son organisation bien sûr pour inciter et motiver de son public, mais tout autant pour accepter qu’il ne se mobilise pas et formule une demande à ne rien faire.


(1) « Les stratégies absurdes » Maya Beauvallet, seuil, 2009



Droit à la résistance
Le rêve de tout pédagogue est de trouver la recette miracle, pour motiver l’enfant. Mais n’y a-t-il pas une forme de totalitarisme dans cette volonté de faire plier l’autre à ce que l’on veut pour lui ? « L'homme est fait d'un bois si noueux qu'on ne peut y tailler des poutres droites », écrivait Kant. Si cette réalité ne doit pas nous faire renoncer à notre mission éducative, il nous faut accepter la résistance de l’enfant, comme un droit et une liberté inaliénables. Une relation dialectique ne peut alors que s’instaurer entre notre quête légitime de lui transmettre valeurs et connaissances et sa volonté de s’affirmer par opposition à ce que nous voulons lui inculquer.


 

 Lire l'interview "Thill Edgar - La motivation "


Ressources :

« La motivation », Fabien Fenouillet, érès, 2003
II existe, à l'heure actuelle, de nombreuses théories sur la motivation. De prime abord, cette pluralité étonne et désoriente. II est vrai que les phénomènes que couvre le champ de la motivation sont très épars. Par exemple, il est difficile de croire que l'échec scolaire, la phobie des serpents et l'introduction de la pomme de terre en France ont la motivation comme point commun. Une première approche historique permet au lecteur de comprendre les origines de la notion de motivation. L'auteur dresse ensuite un vaste panorama des différentes théories motivationnelles (motivation d'accomplissement, motivation intrinsèque, résignation apprise, auto efficacité...). La dernière partie de l'ouvrage est consacrée aux différentes implications et applications des théories modernes de la motivation dans le domaine scolaire, dans le monde du travail et dans le cadre de la santé.


« Les motivations », Alex Mucchielli, Puf, 2006
Qu'est-ce qui nous pousse à agir ? Quelles sont les motivations qui expliquent notre conduite ? Depuis son apparition, en 1930, le terme de motivation a connu un très grand succès. Il s'applique désormais à tous les domaines concernant la conduite humaine (économie, pédagogie, politique, arts...), remplaçant même les termes anciens de tendance, besoin, pulsion, désir. Cet ouvrage se propose d'éclairer un terme que la pluralité de ses usages rend parfois équivoque, grâce à une présentation unifiée des théories des motivations.


« Théorie de la motivation humaine » Joseph Nuttin, Puf, 2000
C'est dans le cadre d'une conception élargie du comportement que l'auteur explore la motivation, dans toute sa diversité et sa complexité. Trop longtemps, la psychologie scientifique s'est limitée à l'étude psychopathologique et psychophysiologique des « besoins », Ici, au contraire, les relations préférentielles que, dans son comportement, l'être humain établit avec son monde servent de point de départ à une théorie de la motivation intrinsèque et extrinsèque. Les besoins de croissance, d'auto-développement, d'interaction, de changement et de progrès y trouvent leur place fonctionnelle, à côté d'autres tels que l'altruisme, le plaisir et la motivation au travail, dans le contexte des relations biologiques, psychosociales et cognitives que l'individu entretient avec le monde. L'intégration de processus motivationnels et cognitifs, à l'intérieur d'un même fonctionnement comportemental, revêt la motivation humaine de plusieurs caractéristiques importantes, souvent négligées. Les processus par lesquels les besoins se développent et se concrétisent en projets d'action retiennent spécialement l'attention de l'auteur. La personnalisation des motifs en est l'effet direct.


« La motivation : Désir de savoir décision d'apprendre » Cécile Delannoy et Jacques Lévine, Hachette, 2005
Qui, mieux que l'enseignant, peut éveiller le désir d'apprendre ? Et pourtant, suffit-il de dispenser des connaissances, pour répondre aux attentes réelles des élèves ? Comment, en effet, prendre en compte les motivations particulières de chaque enfant, pour entrer dans le jeu de l'école ? Et comment l'enseignant peut-il améliorer sa relation aux élèves apparemment démotivés ? Du désir de savoir à la décision d'apprendre, le pas ne sera franchi que si le sentiment d'insécurité personnelle ne crée pas un recul panique devant les exercices proposés et les dispositions qu'ils requièrent. Secondée par les réflexions du psychanalyste Jacques Lévine, Cécile Delannoy met en rapport les structures du désir de l'enfant avec la question du sens des apprentissages et montre comment le rapport au savoir s'établit en fonction d'une relation à soi et aux autres. Cet ouvrage traite des aspects les plus concrets de cette dynamique essentielle.

Jacques Trémintin - Journal De l’Animation ■ n°105 ■ janvier 2010

 
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