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Ne pas recommencer - La Roche sur Yon (85) Version imprimable Suggérer par mail


Jouer pour ne pas recommencer


Poser un autre regard sur l’inceste : Accompagner les victimes et les agresseurs

L’inceste, ce crime sexuel pas comme les autres, condamne la jeune victime à une triple peine : être agressé, être agressé par un être proche que l’on aime et être rejeté par sa famille, pour avoir révélé ce qu’elle a subi. L’inceste, c’est aussi deux tabous fondateurs qui sont transgressés. Tout d’abord, celui de la distinction entre son corps et celui de l’autre : l’intimité de l’enfant subit une intrusion traumatisante, en devenant un simple objet de plaisir pour l’adulte. Ensuite, celui de la confusion des langues, le petit d’homme attendant de la tendresse, des caresses et de la sensualité et recevant une sexualité génitale que sa maturité psychique ne lui permet pas de métaboliser. Pourtant, la destinée de celle ou de celui qui subit cette agression n’est pas décidée à l’avance. Le pire n’est jamais sûr. Les journées de réflexion d’ARSINOE ont tenté d’identifier les ressorts de la résilience. Écouter, accompagner, aider la victime est essentiel. Mais l’une des meilleurs manières d’éviter l’agression, c’est encore de la prévenir, en soignant l’agresseur. Il n’y a pas de consensus dans la communauté thérapeutique quant à la possibilité de changer ses comportements Deux écoles s’opposent. La maximaliste qui pose trois conditions préalable à l’efficacité de l’injonction de soins : la reconnaissance des actes posés, l’acceptation d’une problématique personnelle et l’adhésion authentique au travail psychique. L’école minimaliste se contente d’une esquisse de reconnaissance, se faisant fort de travailler l’investissement dans la thérapie, en court de route. C’est cette option qu’a choisie l’équipe pédopsychiatrique de l’hôpital Mazurelle, à La Roche sur Yon en Vendée, en utilisant depuis plus de dix ans la thérapie de groupe pour travailler l’égocentrisme et l’inhibition sociale des agresseurs sexuels.


Jouer pour ne pas recommencer

Soigner les auteurs d’agression sexuelle n’a pas toujours bonne presse. Considérés comme irrécupérables, on pense préférable de s’occuper de leurs victimes. L’équipe pédopsychiatrique de l’hôpital Mazurelle à La Roche sur Yon s’est engagée dans une action admirable qui démontre le contraire. Reportage.
Le docteur Marie Reveillaud n’est pas du genre à exercer sa fonction de pédopsychiatre de façon routinière, ni à diriger son équipe, en la laissant dormir sur ses deux oreilles. Depuis 1994, elle n’a eu de cesse de creuser les pistes les plus diverses, pour améliorer toujours plus la prise en charge des enfant et des adolescents en souffrance. Elle a notamment multiplié les contacts avec ses partenaires, pour mieux agir ensemble, organisant des rencontres ou des soirées thématiques. La loi du 17 juin 1998 relative à la prévention et à la répression des infractions sexuelles ainsi qu’à la protection des mineurs fut l’occasion de relancer son sens de l’initiative. Ce texte législatif permet, en effet, à la juridiction de jugement d’imposer au condamné pour atteinte ou agression sexuelle une injonction de soins. On connaît les réticences du milieu psychiatrique à cette obligation faite d’avoir à se soigner, identifiée à une instrumentalisation par la justice d’une relation thérapeutique qui se voudrait, par essence, libre et volontaire. La thérapie serait incompatible avec la contrainte. Tel n’est pas la conviction de Marie Reveillaud et de son équipe qui argumentent en rappelant que si certaines pathologies ne requièrent pas d’adhésion raisonnée (comme la psychose), d’autres ont intégré depuis plus de quarante ans cette indication de coercition (comme la toxicomanie ou l’alcoolisme). Pour eux, l’articulation entre la sanction et les soins sous contrainte peut créer l’opportunité d’une rencontre et de cette rencontre peut émerger une demande authentique et sincère. Et, ils en sont convaincus, ce raisonnement s’applique aussi aux agresseurs sexuels qu’ils considèrent, par principe, comme mobilisable. La décision est donc prise : l’équipe va se proposer pour prendre en charge les adultes auteurs d’infraction sexuelle. Une telle orientation ne manque d’étonner de la part de soignants dévoués aux enfants et aux adolescents en général, et aux victimes mineures, en particulier, qui font alors le choix de se consacrer aux adultes qui les agressent ! L’explication, là aussi, est cohérente. C’est Fabrice Guyot, psychologue du service qui la résume : « la meilleure façon d’éviter une agression, c’est de la prévenir. Et la meilleure façon de la prévenir c’est de pouvoir agir le plus en amont possible sur l’agresseur, pour éviter son passage à l’acte. Voilà pourquoi le travail sur les auteurs est en rapport direct avec la protection des victimes. » Choix philosophique que d’affirmer la persistance d’une humanité, derrière la monstruosité d’un acte quel qu’il soit. Choix éthique que de faire le premier pas vers le patient, sans attendre que celui en formalise la demande. Choix pondéré que de refuser la flétrissure de ceux qui, stigmatisés aujourd’hui, étaient couronnés hier pour des préférences perçues comme esthétiques.


Du côté des auteurs adultes

Voilà donc l’équipe lancée dans le projet de proposer des soins aux adultes agresseurs sexuels. Un premier groupe d’adulte est constitué, en novembre 1999. Plusieurs règles vont le structurer et créer un climat de confiance et de contenance : la régularité (une séance, tous les quinze jours), la confidentialité (ce qui se dit ne doit pas sortir), l’absence de jugement (on est là pour comprendre et aider par pour condamner), la solidarité (chacun est encouragé à soutenir les autres et peut lui-même compter sur eux pour être soutenu), l’autorégulation (chacun est garant du respect des règles). Le travail engagé est prévu sur une durée de trente mois. Il n’est pas demandé de reconnaissance préalable de sa culpabilité pour y être admis. Bien au contraire, le déni est considéré comme un moyen de se protéger et d’éviter de retourner la violence contre soi-même. Car, que reste-t-il au sujet, comme espoir de survie, s’il perd toute estime de soi, se réduisant à l’état de monstre ? Ce n’est que progressivement, en général au bout de six mois, que l’enveloppe protectrice groupale qui remplace alors le surmoi individuel commence à agir. L’agresseur réussit alors à supporter l’image dévalorisée que lui renvoient ses comportements : non seulement, il commence à admettre ses actes, mais il se projette sur ce qu’a pu vivre sa victime. Familière de cette approche, Marie Reveillaud a fait le choix de proposer comme support thérapeutique, le psychodrame. Le cadre est à la fois souple et rigoureux : on n’est pas là pour s’engager dans des débats ou critiquer la justice, mais pour se mettre en scène, à partir d’histoire réelle ou imaginée, en associant librement le faire semblant avec ce qu’on a vécu ou ce que l’on ressent au fond de soi-même. A tour de rôle, chacun est invité à élaborer un scénario, construire des dialogues et à distribuer des rôles aux autres participants. La scène est menée. Puis, vient l’échange sur ce qui a été joué et sur ce que cela inspire aux participants. La force de ces séances réside dans une évocation qui non seulement permet de faire apparaître dans le geste des pulsions qui ne peuvent pas toujours se dire, mais aussi dans l’approfondissement de la capacité des participants à écouter les autres et à être sensibles à leurs problématiques. C’est cet effet miroir qui permet de redécouvrir ses propres affects restés bloqués, au travers de ceux exprimés par les autres.


Du côté des auteurs mineurs

La pertinence de cette thérapie auprès des adultes ne tarda pas à être reconnue, par les partenaires. Le juge d’application des peines, le Service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation ne tarissant pas d’éloges concernant le travail accompli et ses effets sur la récidive, l’équipe de l’hôpital spécialisé Mazurelle tente alors, en 2006, de lancer sur le même modèle, un groupe d’adolescents auteurs d’agression sexuelle. Quelques jeunes garçons leur sont adressés. Mais, le travail a du mal à s’engager, les équipes partenaires n’étant pas toujours convaincues. Ce qui est alors tenté, c’est de renouveler la forme méthodologique pour la rendre spécifique aux adolescents. Quatre demi-journées de réflexion vont permettre de concevoir un dispositif qui s’avérera particulièrement fertile. Le résultat de ce travail prend la forme d’un jeu de société. Un plateau reproduit une carte routière. S’en détachent six circuits triangulaires de douze cases, portant chacun sur un sujet très précis. Chaque thème est traité en deux séances. Aux 12 séances menées avec les adolescents, se rajoute une 13ème qui a pour vocation de réaliser un bilan de la progression de chacun et d’accompagner le processus de séparation du groupe. Mais, revenons aux séances de jeu proprement dites. Un dé comportant sur ses faces les chiffres allant de 1 à 3 doit être jeté, la progression se faisant sur les cases du circuit. Lorsque le pion tombe sur une case, une icône précise la consigne qu’il faut alors suivre. Même, si certaines d’entre elles proposent de passer son tour ou de sauter deux cases, comme dans un vrai jeu de l’oie, la plupart donnent des consignes de participation. Le joueur est invité à tirer une carte et à répondre à l’une des deux questions qui y figurent (ou les deux) : la première plus générale, la seconde plus personnelle. Mais, il peut aussi lui être demandé de la poser à son voisin ou à en imaginer une autre, sur le même thème. Chaque circuit est consacré à un thème précis qui est doté de questions correspondantes. Le premier concerne l’« histoire personnelle » de chacun (avec des questions comme « raconte nous un bon souvenir d’enfance ? »). Puis, c’est l’« information sexuelle » qui est traitée (« la puberté, ça donne quoi chez les filles ? »). Vient ensuite le thème « affectivité, sexualité personnelle » (« quel effet cela te fait de regarder une scène pornographique ? »). Ce sont ensuite les « capacités psycho-sociales » qui sont abordées (« qu’as-tu déjà fait qui est interdit ? »). « La victime » n’est pas oubliée : elle est abordée, là aussi, sur deux séances (« ils ont obligé un enfant à se déshabiller, qu’a-t-il ressenti ? »). Enfin, dernier thème, mais pas des moindre, puisque c’est l’aboutissement de tout le travail « découvrir et partager des stratégies pour éviter la répétition » (« tu vois un enfants maltraité, que fais-tu ? »). Pas de confusion, comme le rappelle le Docteur Reveillaud : « ce n’est pas un jeu éducatif sur la sexualité comme ceux qui existent déjà, celui que nous avons conçu a bien une vocation psychothérapeutique ». Chaque séance commence ainsi par 45 minutes d’échanges libres et ce n’est que dans les 45 dernières minutes que le support ludique est utilisé. Comment mesurer l’efficacité de l’action ainsi engagée ? La question est à la mode. La réponse reste prudente, tant l’évaluation dans le champ de la subjectivité humaine reste délicate. Tout ce que l’on peut dire, c’est que la récidive des adultes pris en charge est quasiment inexistante. Quant aux adolescents, ils sortent de leurs 13 séances apaisés, plus à l’aise dans leur peau et plus sensibles aux autres. L’équipe de l’hôpital Mazerolle n’étant jamais en panne d’une innovation, elle a déjà prolongé son travail, en créant un groupe thérapeutique pour des personnes incarcérées et un autre encore à destination des adultes auteurs de violences familiales. Pourtant, malgré le recrutement sur un jour par semaine d’une psychologue clinicienne, Barbara Smaniotto, il y a plus de travail qu’il n’y a de personnels disponibles et d’heures dans la semaine, les uns et les autres donnant volontiers de leur temps personnel. Le jeu élaboré par l’équipe reste à l’état de prototype, cherchant un éditeur et des financements pour être commercialisé. Innovante, pionnière et particulièrement dynamique, voilà une équipe de psy qui mérite un vrai coup de chapeau.

Contact : Service Ambulatoire de Soins Spécialisés, Hôpital Sud, Etablissement Public de Santé Mentale 85026 La Roche-sur-Yon Tel: 02 51 09 72 83 / Courriel : Cet e-mail est protégé contre les robots collecteurs de mails, votre navigateur doit accepter le Javascript pour le voir


Jeux ou abus ?
L’équipe pédopsychiatrique de l’hôpital Mazurelle proposait, le vendredi 27 janvier, une journée d’étude destinée à réfléchir sur la frontière qui pouvait séparer, dans l’enfance et à l’adolescence, les jeux sexuels des agressions sexuelles. Les explorations de son propre corps, les découvertes corporelles réciproques entre pairs, l’imitation des rôles parentaux, ont toujours existé et existeront toujours, chez les enfants, comme chez les ados. La sensibilité contemporaine aux atteintes sexuelles confronte les professionnels à deux risques : celui de banaliser des actes pouvant s’avérer avoir des conséquences graves si on ne les gère pas et celui de surestimer des épisodes bénins qu’une réaction disproportionnée contribue à dramatiser. Psychiatres, psychologues, juristes et professionnels de la santé, du social et de l’éducatif ont débattu, réussissant à définir quelques unes de ces frontières. La première attrait au physiologique. Le développement psychoaffectif de l’enfant ne lui permet pas encore d’accéder à une sexualité génitale. Il en reste au stade de la curiosité et de la tendresse, de l’auto-érotisme et de la stimulation de ses propres zones érogènes. Il ne dispose pas de la maturation psychique nécessaire qui lui permettrait de métaboliser des stimuli sexuels adultes. Tout comportement à son égard relevant de cette dimension, qu’il provienne d’un majeur ou d’un mineur, ne peut que faire intrusion non seulement dans son intimité, mais aussi que bousculer et perturber la progression de sa maturation. L’un des éléments permettant de distinguer le jeu de l’abus, est donc à rechercher dans l’évaluation d’une éventuelle précocité des comportements et dans la mesure des écarts avec les attitudes que l’on peut attendre d’enfant d’un âge donné. Ce qu’il faut établir c’est donc bien le degré soit de concordance, soit d’inadéquation entre les attitudes actives et/ou passives adoptées par des enfants et le stade développemental et sexuel qu’ils ont atteint. La seconde frontière relèverait plutôt de la fréquence des actes posés et de leur persistance, au-delà de l’intervention adulte qui entend les faire cesser. Des attitudes compulsives et une tendance à la persévérance chez un enfant peuvent être traduit par ses difficultés tant à contrôler ses pulsions, qu’à gérer la frustration face à la tentation de reproduire les actes prohibés. Si cela n’est pas vraiment pathologique, cela nécessite une intervention éducative de l’adulte pour justement l’aider à canaliser ses impulsions. Une troisième limite possible est à rechercher du côté de comportements qui, pour n’être là aussi pas spécifiques à l’enfance et à l’adolescence et plutôt fréquents dans cette classe d’âge, n’en sont pas moins annonciateurs d’une dérive potentielle. Ainsi, par exemple, l’utilisation de la cœrcition, la non prise en compte du consentement ou du refus de l’autre, le non respect du degré de maturité physique, psychologique et sexuel de celui ou de celle qui est sollicité comme partenaire, la confusion entre la sphère intime et la sphère sociale, la non-recherche de réciprocité, l’incapacité à se mettre à la place de l’autre etc… sont autant de circonstances permettant d’identifier les mécanismes d’un l’abus et plus d’un simple jeu.

 

Jacques Trémintin - LIEN SOCIAL ■ n°1050 ■ 16/02/2012

 
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