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Parole d’enfants 2011 - Histoires Version imprimable Suggérer par mail


Ces histoires qui nous façonnent

Face au trauma, le travail de mémoire est devenu incontournable, au point d’oublier que le sens se construit entre le souvenir et l’oubli. Explications.


« Il existe un lien étroit entre la capacité de l'individu d'intégrer son histoire et ses possibilités d'investir dans l'avenir. La majorité des personnes qui souhaitent travailler sur leur histoire le font moins pour s'y inscrire, que pour s'en dégager. L'individu est le produit d'une histoire dont il cherche à devenir le sujet. » C’est ce questionnement de Vincent de Gaulejac qui servit de fil conducteur aux journées de Parole d’enfants tenues les 24 et 25 novembre 2011, au palais de l’UNESCO, à Paris. Chacun est convaincu que plus un individu tend à ignorer de quelle histoire il est le produit, plus il en est prisonnier. Peut-être, n’est-ce pas si simple …


Parler ou se taire ?

Pour Mireille Cifali, historienne et clinicienne, reconstituer les morceaux éparpillés de son histoire peut s’avérer très utile. Mais, il faut le faire au moment opportun. On n’est jamais à l’abri que la dimension bénéfique d’un travail de mémoire devienne maléfique. Et quand on croit régler une souffrance, on ne mesure pas toujours celle que l’on peut, à son corps défendant, produire parallèlement. Parler de son passé s’autorise, mais ne s’ordonne pas. Contraindre l’autre à se raconter serait prendre le risque de lui faire violence. Il faut respecter à la fois la temporalité et le mutisme de chacun. Pour Martine Lani-Bayle, psychologue clinicienne, la mise en mots peut canaliser l’agressivité et la mise en œuvre de la mémoire métaboliser le traumatisme. Pour autant, il ne faut pas sacraliser le récit et oublier que le silence peut s’avérer tout aussi salvateur. Ce n’est pas quand on raconte sa vie qu’on la dit le plus, ni le mieux. D’où la nécessité de privilégier les bonnes questions : qu’avons-nous besoin dans le passé pour habiter le présent, en vue du futur ? Qu’est-il nécessaire que le sujet se remémore, pour mener au mieux sa construction narrative ? Pour Samira Bourhaba et Yves Stevens, psychologues et formateurs à Paroles d’enfant, la mémoire et l’oubli constituent peuvent s’avérer tout aussi profitables que dangereux. Ne pas se souvenir relève parfois d’un mécanisme de protection qu’il est risqué de vouloir brutaliser. Quant à ce que l’amnésie semble avoir effacé, il peut ressurgir à travers des réminiscences intrusives, à l’occasion de situations présentes provoquant alors des sentiments diffus ou permanents d’insécurité, des conduites dissociatives d’autoprotection, voire des troubles cognitifs tels une incapacité à penser ou une déconnection avec la réalité.


L’ensemble des possibles

S’il est essentiel de solliciter avec prudence la mémoire traumatique, quelles sont alors les précautions à prendre ? Jean-Paul Mugnier, éducateur spécialisé et thérapeute familial, a commencé par préciser les conditions favorables et défavorables à la mise en place d’un récit permettant de devenir sujet et auteur de son histoire ? Parmi les freins possibles, il évoquera la perte de ressources internes (humour, créativité), la crainte d’être identifié à un épisode source de honte ou encore l’existence de secrets aux effets destructeurs. Les facteurs bien plus favorables relèvent de postures proactives : sentir que la résorption de sa souffrance compte pour quelqu’un (et en premier le thérapeute) et être reconnu comme une victime qui travaille à ne plus l’être. Mais aussi, avoir envie de donner du sens à ce qui est arrivé, répondant ainsi à la quête si bien décrite par Boris Cyrulnik : « le plus sûr moyen de torturer un homme, c’est de le désespérer en lui disant : ’’ici, pas de pourquoi’’ ». Evelyne Josse, psychologue clinicienne, délimitera les missions du thérapeute. Pour elle, la question n’est pas de savoir si le récit est vrai ou faux, mais de vérifier s’il propose des ouvertures et enrichit des perspectives. Se réapproprier son histoire en revisitant et réactualisant les épisodes de son passé n’a d’utilité que si cela aide à prendre conscience de l’existence de scénarios alternatifs. Pour autant, la capacité de la personne à se raconter est étroitement liée aux aptitudes du récepteur à entendre ces récits. Mireille Cifali confirmera la force de l’instant partagé : c’est toujours le processus qui est thérapeutique, jamais l’explication donnée ; c’est toujours la rencontre avec une personne qui croit en vous, jamais les pratiques procédurières et les discours figés autour de grilles d’interprétation psychologiques.


Du conte à la nouvelle

Éric Fiat apportera sa touche de philosophe en distinguant ce qui relève du conte et de la nouvelle. Le conte raconte des histoires enchanteresses, mais invraisemblables. Il est empreint de naïveté, d’irréalité et de promesse. Il diffuse du vin doux et de la grâce. La nouvelle raconte des histoires vraisemblables, mais forts tristes et marquées par le désenchantement. Son réalisme s’abreuve aux sources de la cruauté, du cynisme et de la trahison. Il exhale du vinaigre et de la disgrâce. Le conte s’inspire de la naïveté et de l’idéalisation de l’enfant doté d’une pureté inconsciente, parce qu’il ne sait pas. La nouvelle s’inspire du mensonge et de la dure réalité de l’adulte qui a une conscience impure, parce qu’il sait. La mise en récit de son passé relève à la fois du conte et de la nouvelle, reproduisant l’ambiguïté et l’ambivalence inhérente au monde, illustrant ainsi ce qu’affirme Gabriel Garcia Marquez : « La vie n'est pas ce que l'on a vécu, mais ce dont on se souvient et comment on s'en souvient »

 

 

Jacques Trémintin - LIEN SOCIAL ■ n°1054 ■ 15/03/2012

 
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