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L’auto-école adapté Version imprimable Suggérer par mail


L’auto-école adapté
Jeunesse et avenir : ouvrir la route aux plus fragiles


Donner aux personnes porteuses de handicap ou en difficulté sociale la possibilité d’obtenir leur permis de conduire… Beaucoup en ont rêvé. L’association Jeunesse et avenir l’a réalisé. Reportage.


C’est en 1991, que le Centre d’Aide par le Travail de l’association « Jeunesse et avenir »1 (devenu, depuis, Établissement et service d’aide par le travail) ouvre ses portes. Très rapidement, naît l’idée de s’équiper d’un service d’auto-école adapté. L’objectif est de favoriser l’autonomie et la mobilité des salariés porteurs de handicap tant dans leur vie professionnelle, que dans leur vie privée. C’est que cette structure de travail protégé ne se contente pas de faire fonctionner des ateliers de conditionnement de sel ou d’autres produits manufacturés. Elle intervient aussi sur des chantiers extérieurs, que ce soit dans l’entretien d’espace vert (près de 100 contrats auprès de particuliers ou de municipalités), en peinture ou en nettoyage industriel. Il est important que les équipes de travail puissent circuler facilement, sans attendre la disponibilité d’un chauffeur, pour se rendre chez le client ou chez un fournisseur. Mais, l’intérêt n’est pas lié au seul travail. Il est aussi personnel. Les transports en commun ne couvrent que les grands axes, qui plus est avec des horaires limités. Nous sommes loin des réseaux denses et fréquents des grandes villes. Les personnes porteuses de handicap aspirent comme tout le monde, de pouvoir circuler sans dépendre, en permanence, des autres. En proposant une formation au permis de conduire, l’association Jeunesse et avenir n’a pas pour ambition de concurrencer les auto-écoles traditionnelles, mais bien de s’adresser à une population qui aura peu de chances de faire partie de leur clientèle. Au mois de Janvier 1995, le préfet de Loire Atlantique accorde un agrément pour la préparation des permis B et AAC auprès de mineurs ou d’adultes bénéficiaires de décisions CDES ou COTOREP (aujourd’hui MDPH). Six mois plus tard, cet agrément sera étendu à un public de milieux défavorisés, pour qui l’obtention du permis peut permettre d’entrer dans un processus d'insertion sociale.


Un service en extension

C’est Pascal Rambeau qui va accompagner la montée en puissance du dispositif. L’intervention auprès de publics spécifiques ne lui est pas inconnue : il a travaillé pendant sept ans à Tarbes, comme moniteur de conduite pour Alpage. Cette association proposait alors à des personnes sortant de prison ou sur le coup d’une mesure éducative et judiciaire, une formation au permis poids lourd en vue d’une conversion au métier de chauffeur routier. Lorsque Pascal Rambeau se décide de se rapprocher de sa région natale, ce n’est pas initialement, pour intervenir au CAT. Il réalise alors un vieux rêve : devenir paludier. Habitant dans le pays des marais salants, il s’est installé comme exploitant de saline et le restera pendant dix ans. Quand l’opportunité se présente à lui de rejoindre l’équipe du CAT, c’est d’abord sur un quart de temps. Nous sommes en 1997 et l’établissement est équipé d’une seule voiture. Les obstacles rencontrés par les apprentis conducteurs amènent à l’achat d’un second véhicule, mais cette fois-ci, avec boite automatique. En 2007, Bruno Etienne, lui aussi formateur d’auto-école chevronné est recruté. Il est ravi de trouver là l’occasion rêvée de quitter un secteur commercial où il ne se sent guère à l’aise, pour se consacrer à des publics en difficulté. Il assure, dès lors, la préparation au BSR qui permet de conduire non seulement cyclomoteurs et scooters, mais aussi des voiturettes. Si, au-delà de cette diversification, l’ambition première est restée intacte, favoriser la mobilité et l’autonomie tout en permettant d’évoluer sur la route, en toute sécurité, se pose une question récurrente : comment s’adresser à des adultes pour qui l’apprentissage est à la peine ?


Une pédagogie adaptée

Même si nos deux formateurs sont titulaires du Brevet professionnel d’enseignement à la conduite, l’un et l’autre ont du apprendre sur le tas, pour répondre aux spécificités d’usagers dont le handicap réduit les facultés de concentration et de mémorisation, aggrave la fatigabilité et limite les capacités intellectuelles. « Le plus compliqué, explique Bruno Etienne, c’est de comprendre ce que la personne n’a pas compris. Il arrive que ce ne soit pas l’explication elle-même qui ne passe pas, mais ce qui a été dit juste avant ». Il faut donc être attentifs aux mots employés et éclairer le sens des questions posées. Mais bien d’autres facteurs peuvent venir freiner les progrès dans l’acquisition tant de la connaissance du code que de l’apprentissage de la conduite. Il y a d’abord la non pratique de la lecture et de l’écriture qui pénalise l’identification des panneaux. Il faut alors travailler sur une mémorisation qui doit pouvoir suppléer au déchiffrage. Vient ensuite une latéralisation qui n’est pas toujours acquise. Des rubans de couleur différente, accrochés sur les poignées du guidon du vélo ou du scooter, permettront alors de distinguer la gauche de la droite. Mais, il y aussi la lenteur dans la réactivité face à un danger potentiel. Il faut répéter et répéter encore les mises en situation, pour renforcer les conditionnements réflexes. « Si je dois un jour me réincarner, ce sera sans doute en perroquet » lâche avec humour Pascal Rambeau. Et puis, il y a le passage de la théorie à la pratique. Ce qui peut fort bien être acquis sur le papier ne passe pas automatiquement ensuite dans le concret, la personne ne réussissant pas toujours à effectuer le transfert. C’est bien pour cela que le facteur temps est incontournable. Le succès au permis peut parfois prendre des années. Même si la durée moyenne de préparation est de trois ans, certains élèves s'y reprennent à quinze fois pour obtenir le code, quand d’autres auront suivi des cours pendant dix ans pour décrocher la conduite.


Bilan d’étape

Chaque année, le centre de formation adapté de l’association Jeunesse et avenir forme en moyenne une centaine de candidats. Mais, l’adaptation de la pédagogie s’arrête au seuil de cette auto-école. L'épreuve du permis de conduire est la même pour tout le monde. Non seulement, l’administration n’a jamais accepté d’ajuster l’examen aux difficultés particulières du public porteur de handicap, mais elle a posé une condition préalable : une autorisation de l’expert médical de la préfecture, attestant que d’éventuels traitements ne constituent pas une contre-indication à la conduite. Seul le public atteint de surdité ou mal entendant est pris en compte, tout comme les non francophones qui ont la permission d’être assistés par des interprètes. La difficulté de compréhension des candidats porteurs de handicap ou la trop grande rapidité du passage des différentes vues lors de l’examen du code ne font l’objet d’aucune adaptation. Depuis deux ans, l’administration ayant décidé d’attribuer les places aux examens (qui se raréfient), en fonction des performances des centres de formations, celui de l’association Jeunesse et avenir s’est vu diminuer de moitié les possibilités de présentation. Pour autant, les résultats obtenus entre 2000 et 2010 sont plus qu’honorables. Sur les 52 travailleurs de l'ESAT qui se sont engagés dans l'apprentissage du permis de conduire, 26 ont obtenu l’examen du code de la route et 17 autres ont réussi l’épreuve du permis B. Pour Pascal Rambeau et Bruno Etienne, il ne s’agit pas de présenter à tout prix un candidat à l’examen, avec le risque de le mettre en échec. Ils ont bien soin d’orienter chacun(e) vers l’apprentissage et le véhicule le mieux adapté à ses capacités. Il peut y avoir des réussites partielles, certains réalisant des progrès encourageants en code, mais restant bloqués en conduite ou inversement. Quant au pourcentage d'implication de ces conducteurs dans des accidents, il est insignifiant. Le permis a tellement de valeur pour eux qu'ils n'ont pas envie de le perdre.


Une large fréquentation

Très vite, cette auto-école adaptée a été victime de son succès. Le public intéressé a progressivement dépassé le seul cadre du travail protégé. Les foyers occupationnels lui ont adressé leurs pensionnaires, pour qu’ils apprennent comment se comporter sur la route, que ce soit en vélo ou comme piéton. L’occasion de constater que depuis des années qu’ils circulaient sur les routes, ils ignoraient parfois les règles de priorité à droite ou la signification du stop ! La SIPFP2 et l’ITEP3 de l’association se sont aussi adressé à elle, tout comme le Centre éducatif renforcé maritime « Sillage », proposant à leurs adolescents de suivre un stage pour obtenir ASSR1, ASSR2 et BSR. Le centre de rééducation fonctionnelle voisin, à Pen Bron, lui a aussi orienté certains de ses résidents atteints de handicap moteur. De son côté, la Mission locale n’est pas en reste, elle qui reconduit chaque année la convention qu’elle a signée pour permettre aux jeunes qui la fréquentent de suivre la formation du permis de conduire à moindre coût. Le statut associatif ainsi que les subventions dont bénéficie le centre de formation adaptée permet de proposer des tarifs qui n'ont rien à voir avec ceux d'une auto-école traditionnelle. C’est heureux, car au nombre d'heures passées, le prix deviendrait exorbitant. Chaque candidat participe à hauteur de 4,5 euros pour une heure de code et de 20 euros pour une heure de conduite. « Ce tarif préférentiel, dont le montant est environ moitié moins cher, permet d’obtenir le permis au même coût qu’ailleurs, soit à peu près 1.500 euros, puisqu’on passe en moyenne deux fois plus de temps » conclue Pascal Rambeau.


Un service enraciné

Obtenir le permis permet de s’intégrer au monde ordinaire. C’est parfois le seul diplôme obtenu. Celles et ceux qui décrochent ce précieux sésame, se pose alors la question de l’acquisition d’une voiture. Tous ne pourront pas s’en acheter, les ressources d’un salarié d’ESAT ne le permettant pas toujours. Restera la possibilité de conduire l’un des véhicules de l’établissement, dans le cadre du travail, l’ESAT s’étant équipé de toute une flottille : voiture standard ou avec boîte automatique, voiturettes ou scooter. On ne peut terminer ce reportage, sans rendre hommage à la volonté institutionnelle de rendre possible le développement de ce service. Depuis son ouverture, en 1991, l’ESAT est passé de 20 place à 35 en 2000 et 90 en 2012. Pour accompagner cette croissance continue, Daniel PINSON, Directeur Général de l’association, n’a eu de cesse que d’appuyer la mise en œuvre sur le plan financier des outils nécessaires pour le bon fonctionnement de l’apprentissage de la conduite. Ainsi, l’établissement a-t-il fait construire, en décembre 2009, une piste permettant d’effectuer les manœuvres en toute sécurité. Et il a obtenu, l’année suivante, l’extension de son agrément à la formation du permis remorque, achetant des véhicules adaptés aux normes de cet examen. Quand cette auto-école adaptée a été créée, rien n’était acquis d’avance. Il lui a fallu faire ses preuves. Après dix sept ans de fonctionnement, elle a démontré toute son utilité et sa pertinence. Dans une période marquée par la marchandisation rampante du social, il est réjouissant de constater qu’une activité traditionnellement réservée à l’univers de la petite entreprise commerciale, peut aussi trouver sa place dans l’économie sociale et solidaire. Au monde associatif en général et au secteur médico-social en particulier de s’en inspirer et pourquoi pas de faire essaimer ce service original et exemplaire.

 

Contact : Centre de formation adaptée auto-école Jeunesse et Avenir
Tél. 02 40 62 28 11 / Courriel : Cet e-mail est protégé contre les robots collecteurs de mails, votre navigateur doit accepter le Javascript pour le voir

 

1 - L’ESAT Jeunesse et avenir se situe à Guérande, en Loire Atlantique. Il fait partie d’un ensemble d’établissements accueillant environ 400 enfants, des adolescents et des adultes encadrés par 180 salariés.
2 - Les Sections d'Initiation et de Première Formation Professionnelle accueillent des adolescents de 14 à 20 ans porteurs de handicap mental, leur proposant un apprentissage professionnel. Ils étaient dénommés autrefois IMPRO
3 - Les Instituts Thérapeutiques Éducatifs et Pédagogiques accueillent des enfants ou adolescents souffrant de difficultés psychologiques qui se manifestent notamment par des troubles du comportement. Ils étaient dénommés autrefois Institut de rééducation

 

Jacques Trémintin - LIEN SOCIAL ■ n°1057993 ■ 05/04/2012

 
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