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Le droit aux loisirs Version imprimable Suggérer par mail


Le droit aux loisirs, comme les valides … et avec eux

Offrir des loisirs à son enfant confronté au handicap aux côtés d’enfants valides. Utopique ? Pas tant que cela. Grâce à une association bretonne : Loisirs Pluriel. Récit


Les familles d’enfants porteurs de handicap ont, depuis la loi de 2005, la possibilité de solliciter l’école la plus proche de leur domicile, pour les scolariser. De plus en plus d’entre elles ont recours à ce droit opposable (l’Éducation nationale ayant déjà été condamnée, à plusieurs reprises, pour ne l’avoir pas satisfait), une classe ordinaire apparaissant à leurs yeux, à tort ou à raison, moins stigmatisante qu’un I.M.E.. Ce mouvement d’inclusion a eu deux effets contigus : la diminution relative des effectifs des établissements spécialisés du médicosocial et la confrontation croissante des instituteurs à des élèves atteints de déficiences diverses et variées, sans que leur formation tant initiale, que continue ne les aient préparés à y faire face, ni que l’AVS (aide à la vie scolaire) qui leur est proposée, souvent encore plus inexpérimentée qu’eux, sache toujours comment apporter le soutien escompté. Ce que la loi impose aux écoles, elle ne l’a pas fait pour les Accueils Collectifs pour Mineurs (dénomination barbare venue remplacée les Centres de Vacances et de Loisirs), sans doute parce que les premières relèvent du service public, pas les seconds. De ce fait, l’accueil d’un enfant porteur de handicap en Centres de Loisirs reste très aléatoire. D’abord, parce que les équipes se sentent démunies et peu préparées. Ensuite, parce que les activités ne sont pas toujours adaptées aux publics les plus fragiles. Enfin, parce que se retrouver isolé au milieu de centaines d’enfants valides, n’est pas toujours sécurisant. C’est à toutes ces entraves, que répond Loisirs Pluriel.


Une réponse adaptée

Sa création est le fait de trois animateurs, travaillant avec l’Association des Paralysés de France, qui avait vécu l’organisation d’une kermesse commune entre enfants atteints de déficience motrice et enfants valides. Le succès obtenu par cette animation démontra le rôle stimulant de cette mixité, les plus en difficulté étant fortement incités à dépasser leurs limites. De là, naquit le projet de prolonger cette cohabitation entre ces deux publics. Le premier Centre Loisirs pluriel s’ouvrit le 3 novembre 1993, à Rennes. Le fonctionnement expérimenté alors, perdure jusqu’à aujourd’hui. Il s’appuie sur une limitation volontaire des effectifs. Ce qui est privilégié, c’est que chacun puisse avoir sa place, les animateurs connaissant tous les enfants et leurs parents et pouvant dialoguer avec eux. Malgré les listes d’attente parfois de plusieurs dizaines d’enfants, le groupe ne dépasse jamais la vingtaine. Autre principe essentiel, le maintien de la parité : une inscription d’un enfant valide doit être compensée par une inscription d’un enfant porteur de handicap (et inversement). Cet équilibre est au coeur du fonctionnement de l’association. Dernière constante : tous les adultes en contact avec les enfants reçoivent une formation. Les quatre modules qui ont été conçus sont proposés à trois moments de l’année (toussaint, février et juillet), intégrant la connaissance des diverses formes de déficience, les gestes d’urgence, l’adaptation des activités, l’apprentissage de la manipulation des corps et de la manutention des fauteuils, ainsi que la technique de la communication non violente.


Mode d’emploi

Les centres Loisirs Pluriel s’adresse aux enfants âgés de 3 à 6 ans (« Les Petits Bouts ») et de 6 à 13 ans (« Les Lutins »). Ils sont ouverts environ 85 jours par an, tous les mercredis en période scolaire, du lundi au vendredi lors des petites vacances scolaires et pendant 4 semaines en été. Ils sont implantés dans des locaux scolaires mis à disposition par la municipalité d'accueil et garantissent une accessibilité et une sécurité suffisantes, au regard des besoins de la population accueillie. Selon les pathologies prises en charge, un protocole d’accueil est élaboré conjointement avec la famille et le médecin suivant habituellement l'enfant. Pour se financer, ne relevant pas du médicosocial, l’association ne peut solliciter l’Agence régionale de santé. Ses ressources proviennent d’autres institutions : les allocations de la CAF (comme pour n’importe quel Centre de loisirs), les subventions des municipalités, de la Direction des Solidarités et Cohésion Sociale et des Conseils généraux, les dons privés (l’association étant reconnue d’utilité publique, ils sont déductibles des impôts à hauteur de 66%) et la participation des familles. La contribution familiale a été fixée à 500 euros, par an. La volonté de l’association a été de ne pas demander de surcoût aux famille et de les accompagner directement dans la recherche d’aides financières et le montage des dossiers de subventions, auprès des différents organismes susceptibles d’apporter leurs contributions (Comités d’entreprise, mutuelles, fonds sociaux, MDPH etc…) La fédération dispose d’un Fond de soutien permettant de compenser, en cas de difficulté à réunir ces financements. Un problème d’argent ne doit pas constituer un obstacle à l’admission d’un enfant.


Du côté du handicap

Il n’y a aucune sélection à l’entrée des enfants dans le centre, quant à la typologie des déficiences. « Comme la création de l’association est le fait d’anciens animateurs de l’Association des paralysés de France, les premières familles participantes ont été celles dont l’enfant était atteint de handicap physique. Mais, ensuite, le public s’est élargi. Nous nous adaptons, en fonction des demandes. L’évolution de nos accueils a plutôt été, ces derniers temps, vers des demandes d’enfants avec autisme ou souffrant de troubles envahissant du développement », précise Florence Colléaux, coordinatrice et chargée de communication. Loisirs pluriel relève ainsi le défi, non seulement de mélanger des enfants valides et porteurs de handicap, mais tout autant des enfants atteints de diverses formes de déficience, entre eux. Il n’est pas toujours évident de faire côtoyer un enfant atteint de retard mental et celui ayant des troubles du caractère et du comportement. Le quota d’encadrement permet d’assurer une présence rassurante et sécurisante pour tout le monde. Avec une proportion d’un animateur pour deux enfants porteurs de handicap accueilli, on est dans un taux quatre fois supérieur à ce que propose n’importe quel centre traditionnel. La seule limite posée à l’accueil d’un enfant, c’est la sécurité physique de ses pairs. Et Florence Colléaux de citer l’exemple de la crise de colère d’un garçon jetant une chaise sur une petite fille en fauteuil roulant. « Ce jour-là, on a évité le pire. Heureusement, la chaise est tombée sur la roue. Mais, voilà le type d’incident qu’on ne peut tolérer ».


Du côté des valides

Qu’est-ce qui incite des parents, non directement concernés par le handicap, à confier leurs enfants à Loisirs Pluriel ? On connaît les réticences, exprimées parfois avec beaucoup de maladresse sur les risques de retard sur l’avancée du programme, quand un enfant souffrant de déficience est intégré à une classe ordinaire. Là, rien de tel. Bien au contraire. Au début, les familles ayant fait le choix d’y placer leurs enfants, l’ont fait dans une logique assez militante. Elles voulaient privilégier chez eux l’ouverture à la différence et accroître leur tolérance. Mais, progressivement, cette décision s’est soit banalisée, soit elle s’est appuyée sur des arguments particulièrement motivés. Banalisation, parce que tout simplement, le Centre Loisirs Pluriel se trouve dans le quartier où la famille réside, donc plus proche et plus pratique. Motivation, parce que le quota d’encadrement, les petits effectifs et la formation des animateurs ne bénéficient pas seulement qu’aux enfants porteurs de handicap. Tout le monde profite de la dimension humaine d’un centre où les animateurs sont très proches des enfants et peuvent consacrer du temps aux uns comme aux autres. Ce qui est bien plus difficile à assurer, quand ils interviennent à un pour douze enfants, comme le prévoit la législation. « Une maman nous a rapporté la réflexion d’un autre parent, considérant comme un privilège d’avoir pu mettre son enfant chez nous », nous confie Florence Colléaux. Une fois de plus est ainsi démontré combien la mixité handicap validité constitue une chance et un enrichissement d’un côté comme de l’autre.


Quelle extension ?

Le concept de Loisirs Pluriel ne demandait qu’à essaimer. Ce qui s’est progressivement passé : en vingt ans le nombre de centres est passé d’un à quatorze. En 2002, le choix a été fait de créer une Fédération à laquelle s’affilie chaque association gestionnaire locale. Mais, cette croissance se fait, à pas comptés. Et ce, pour deux raisons. La première tient dans les délais nécessaires à toute nouvelle création. Une étude de faisabilité est d’abord réalisée, pour mesurer l’état de la demande réelle. Puis, des bénévoles doivent s’engager pour créer et faire vivre une association locale. S’ensuivent les contacts et négociations avec les financeurs potentiels : il faut trouver 60.000 à 80.000 €, par an. « Si l’on veut qu’un Centre perdure au-delà de sa création, il faut préparer son ouverture avec sérieux. Cela prend en moyenne deux ans. A la Fédération, nous n’avons pas les moyens humains d’accompagner plus de deux projets en même temps chaque année », confirme Florence Colléaux. D’autant que Loisirs Pluriel a bien d’autres fers au feu. A l’image des Cap Ados créés par quatre associations locales, soucieuses de prolonger l’accueil, au-delà de 13 ans. Ou encore du Réseau passerelle, financé par la CNAF, l’ ANCV et le groupe Mornay, qui offre la possibilité aux familles de partir en vacances avec leur enfant porteur de handicap, en assurant la recherche, dans leur région de destination, de gîtes adaptés, des installations médicalisées nécessaires, d’activités de loisirs pour les enfants, de personnels susceptibles de prendre le relais pour permettre aux parents de s’absenter une demi-journée ou une soirée pour une excursion ou se retrouver à deux.


Pallier ou relayer ?

Mais, la seconde raison qui rend l’équipe de Loisirs Pluriel prudente, c’est le risque de servir de caution au secteur traditionnel de l’animation. Pourquoi chercher à accueillir des enfants porteurs de handicap, puisqu’une association s’en charge déjà excellemment ? L’ambition affichée est bien de porter témoignage au quotidien de la possibilité et de l’intérêt de la mixité des publics, pour mieux inciter à en faire de même. Loisirs Pluriel ne serait pas vexée d’être imitée, voire copiée. Elle en serait enchantée. Elle sait bien que certaines prises en charge resteront toujours trop complexes et lourdes pour des Centres traditionnels : il n’est pas facile de pratiquer une gastrotomie, de gérer une crise d’épilepsie ou d’accueillir un enfant diabétique. Mais, réussir à préparer l’admission d’un enfant dans le centre aéré traditionnel de son quartier, après son passage à Loisirs Pluriel, constitue une grande satisfaction. Inversement, l’association ne souhaite pas s’engager dans un accueil spécialisé, se refusant d’intégrer l’univers du médicosocial. Bien sûr, beaucoup de ses encadrants ont un parcours passé ou un projet futur comme Aide médio psychologique, moniteur éducateur ou éducateur spécialisé. Un travail de collaboration étroite existe parfois avec des établissements d’accueil. Mais, l’association est et entend rester un lieu de loisirs et d’animation. Elle défend sa conviction initiale, à la fois simple et géniale : garder un pied à la fois dans le monde du handicap et à la fois dans le monde des valides. Contribuant au changement de regard sur le handicap en permettant, dès le plus jeune âge, la rencontre entre enfants atteints de déficiences et valides ; offrant aux familles un répit ; proposant aux enfants porteurs de différents handicaps de se connaître entre eux ; assurant la possibilité aux fratries de participer aux mêmes activités de loisirs que celui ou celle qui en est traditionnellement exclu ... l’association Loisirs Pluriels ne peut qu’être saluée et honorée, pour l’action aussi audacieuse que remarquable qu’elle déploie, à bas bruit, depuis maintenant vingt ans.

Contact : 02 99 09 02 36 / Courriel : Cet e-mail est protégé contre les robots collecteurs de mails, votre navigateur doit accepter le Javascript pour le voir / Site : http://www.loisirs-pluriel.com /

 


Loisirs Pluriel, aujourd’hui

Le réseau Loisirs Pluriel est composé de quatorze associations présentes à Rennes, Vitré, St-Malo, St Brieuc, Quimper, Nantes, Le Mans, Pont-Audemer, Tourcoing, Cholet et Paris (6ème et 19ème arrondissement), ainsi que depuis juin 2012 dans le Pays de Lorient. En 2011, 846 enfants ont été accueillis (16.801 journées sur l’année) dont 336 enfants porteurs de handicap (7.307 journées). Ce qui représente, pour chaque jour d’ouverture, un groupe moyen de 21 enfants valides pour 10 enfants en situation de handicap. Ces derniers font tous l’objet d’une reconnaissance administrative de leur déficience, 97% d’entre eux bénéficiant de l'Allocation d'éducation de l'enfant handicapé. Loisirs Pluriel, c’est aussi tout un réseau : 130 salariés (dont 30 permanents), 100 bénévoles investis dans les conseils d’administration de la Fédération et des associations affiliées, le soutien de 50 organismes financeurs, collectivités locales, administrations d’État, fondations et organismes sociaux et 163 parrains, donateurs réguliers au profit des associations locales. Le budget annuel de l’association s’élève à 2.000.000 d’euros.

 

 

Jacques Trémintin - LIEN SOCIAL ■ n°1073 ■ 06/09/2012

 
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