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Le regard des médias sur la protection de l’enfance Version imprimable Suggérer par mail


Peut-on rendre visible le travail social ?
Le regard des médias sur la protection de l’enfance


Dans tout production journalistique, transparaît le message explicite ou implicite que veut faire passer son auteur. La projection d’Anne Gintzburger est source d’un immense malentendu. Décryptage.


Anne Gintzburger est la réalisatrice d’un documentaire datant de 2010 : « Enfants battus- La justice aurait du les sauver ». Cette production est représentative de la manière dont certains média abordent la question de la maltraitance. D’où l’intérêt d’y revenir. L’enquête qui y est proposée, concernant le sort tragique de trois enfants victimes de leurs parents, est menée à charge, étonnamment non contre les bourreaux, mais contre les institutions de protection de l’enfance (justice, police, services sociaux) accusées de n’avoir rien vu, de n’avoir rien fait et surtout de n’avoir pas réussi à sauver ces enfants.


La contre-enquête

Commençons par résumer ce documentaire. Enzo, 2,5 ans, hospitalisé en urgence fait l’objet d’un signalement des médecins, pour mauvais traitements. Le procureur, après une expertise validant la déposition de la mère et de son compagnon sur le caractère accidentel des hématomes constatés, décide de confier à nouveau l’enfant à sa mère. Enzo perdra la vie, dans les deux jours qui suivront, victime du compagnon de sa mère, convaincu qu’on élève les enfants comme les chiens, à coups de ceinture. Marina, 8 ans, régulièrement battue, par ses parents succombera, sans que les services sociaux ne puissent intervenir, la famille déménageant successivement, à chaque fois que des suspicions commençaient à peser sur elle. Dylan, 7 ans, séquestré dans sa chambre pendant des années, finira par être libéré, sur intervention de la police. La juge des enfants avait convoqué à plusieurs reprises les parents, sans que ceux-ci ne se présentent. La maman d’Enzo témoigne, en s’agonisant elle-même de reproches, ne se trouvant aucune excuse. La mère de Dylan s’explique, elle aussi, argumentant benoîtement que depuis qu’elle est emprisonnée elle a pris conscience de ce que cela faisait d’être enfermée. Et d’en venir à penser que ce qu’elle avait fait à son fils faisait peut-être d’elle une « mauvaise mère ». L’émission fait donc place aux remords de ces parents, témoignage qui sans nous les rendre sympathiques, nous permet néanmoins de mesurer leurs limites et leur extrême fragilité. Les magistrats et responsables de services sociaux ont, eux aussi, l’occasion de s’expliquer et de répondre à l’obsédante question de la journaliste : se reconnaissent-ils responsables de cet insupportable calvaire qu’ils n’ont pu empêcher ? Leurs tentatives pour expliciter la logique de leur travail apparaissent bien plus comme une fuite de leur responsabilité que comme la reconnaissance du poids des dysfonctionnements institutionnels. Le verdict est sans pitié. Par leur incompétence, ils seraient en quelque sorte responsables de la violence qui s’est perpétué. A l’image de ces fumeurs qui accusent les cigarettiers d’être à l’origine de leur cancer, va-t-on bientôt entendre des tortionnaires affirmer : « certes, j’ai battu, j’ai violé, j’ai enfermé mon enfant. Mais, c’était aux services sociaux de m’en empêcher. S’ils n’ont pas réussi, ce sont donc eux les responsables de ces violences » ?


Déceler la maltraitance

Comment réussir à comprendre le profond fossé qui sépare la logique des professionnels du regard posé par cette réalisatrice ? Le décryptage des messages implicites qui traversent le documentaire d’Anne Gintzburger peut permettre de mesurer l’ampleur du malentendu. Le premier d’entre eux pourrait être formulé ainsi : « les services sociaux doivent réussir à identifier les mauvais traitements sur mineurs ». Les techniques d’identification de la maltraitance se sont affinées, au fil des années. Depuis les indices radiologiques décrits, en 1953, par le radio pédiatre américain Silverman, permettant de repérer les traces laissées par la violence physique sur le corps, les recherches ont progressé. On sait aujourd’hui être attentifs aussi aux maltraitances sexuelle et psychologique ainsi qu’aux négligences. Pour autant, s’il est un certain nombre de situations que l’on sait identifier avec certitude, tant en ce qui concerne des faits avérés, que des fausses pistes, il en est bien d’autres où l’élucidation de la maltraitance est une affaire bien plus délicate. On peut évoquer des exemples d’aveuglement de professionnels ne pouvant ou ne voulant pas voir les mauvais traitements des enfants qu’ils côtoient. Mais on peut, tout autant, rapporter des situations où la machine s’est emballée, aboutissant au retrait brutal de l’enfant ou à l’incarcération précipité d’un parent soupçonné, sans que l’accusation ne puisse se confirmer par la suite. Entre l’image d’un enfant mort de n’avoir pas été secouru à temps et celle d’un père menotté, encadré par des gendarmes devant ses voisins ou ses collègues de travail et finalement innocenté, il n’y a pas à choisir. Il revient aux professionnels d’avoir à éviter l’un et l’autre.


Peut-on prédire et prévenir ?

Second message qui traverse le documentaire: « les dysfonctionnements des institutions sont inadmissibles, quand ils ont pour conséquence de faire perdurer la maltraitance des enfants ». Qui peut s’élever contre une telle proposition ? Il ne subsisterait qu’un seul enfant victime non secouru, du fait de l’égarement des institutions, ce serait encore un de trop ! Mais, si l’on quitte le registre de l’émotion et que l’on s’intéresse d’un peu plus près à ces dysfonctionnements, on ne peut que constater leur extrême banalité. Si leur conséquence est dramatique et insupportable, leur genèse ne relève pas de l’extraordinaire. C’est quotidiennement, que les institutions de service public commettent des erreurs d’interprétation, d’appréciation et de compréhension. Ces confusions provoquent l’irritation, l’ironie ou la déception lorsqu’elles n’ont pas de conséquences fatales. Il est normal qu’elles induisent la révolte, voire la colère, quand elles ne permettent pas d’empêcher la mort d’un enfant. Mais pourrons-nous jamais avoir le contrôle absolu de notre destin ? On pourrait le croire quand on constate certaines exigences. La neige tombe bloquant les routes ? Météo France aurait du le prévoir et empêcher les embouteillages liés aux intempéries. Un malade mental commet un crime ? Son psychiatre aurait du le savoir et éviter ce passage à l’acte. Un enfant meurt suite à une maltraitance ? La justice et les services sociaux auraient du agir à temps pour que cela ne se produise pas. Il n’y a plus place pour la faillibilité et la fragilité, ni pour l’erreur humaine. Tout devrait être prévu et prévenu à l’avance. Si ce ne l’est pas, c’est qu’il y a eu faute et l’on doit retrouver le responsable.


Police des familles

Troisième idée reçue portée par Anne Gintzburger : « les services sociaux doivent contrôler et surveiller les familles qui maltraitent leurs enfants ». La seule manière de tenter de limiter au maximum les mauvais traitements infligés aux mineurs serait de constituer une police des familles chargée de répertorier tous les parents sur qui pèse la moindre suspicion et d’intervenir, de jour comme de nuit, pour vérifier l’état de santé de l’enfant qui s’y trouve. Est-ce vraiment cela que notre société veut mettre en place ? Jusqu’à ce jour, la mission qu’elle a confiée aux services de protection de l’enfance est toute autre. Elle privilégie l’accompagnement éducatif, sur la surveillance. Les travailleurs sociaux tentent d’établir une relation de confiance avec les familles, pour les aider à renoncer à leurs comportements maltraitants. Le placement sous contrôle des parents suspects aurait pour effet pervers d’instaurer une défiance généralisée et un refus de collaboration qui, au final, nuirait à la protection des enfants. En outre, elle mêlerait les vrais tortionnaires avec les milliers de familles qui traversent une période difficile et qui demandent à être aidée plus qu’à être épiée. Ce serait, en outre, la porte ouverte vers un véritable régime policier que renforcerait encore le postulat qu’assène le documentaire : « ne pas repérer les risques et les dangers relèvent de la faute professionnelle ». Dans une logique rétrospective (quand on remonte le temps et qu’on recueille tous les éléments), il est toujours plus aisé, de pointer les dysfonctionnements et les erreurs d’appréciation aux conséquences dramatiques. L’enquête menée par Anne Gintzburger en est la parfaite illustration.


Entre tout blanc et tout noir

Tout s’éclaire, tout semble limpide. Après coup, tout apparaît évident : pourquoi n’a-t-on rien vu ? Pourquoi n’a-t-on rien fait ? Dans une logique prospective (quand un ensemble de possibles se présente allant du plus pessimiste au plus optimiste), il est beaucoup moins facile, face à une situation complexe, d’effectuer le bon diagnostic. Confrontés à la nécessité d’opter ou pas pour un signalement à la justice, de faire confiance ou pas aux parents, de se prononcer ou non pour une séparation d’avec la famille, de donner ou pas du temps au lent et patient travail de prévention etc… les professionnels sont parfois hésitants et dubitatifs ou au contraire convaincus et décidés à aller vite, taraudés par le doute ou persuadés de savoir ce qu’il faut faire. Ils se concertent, évaluent toutes les pistes envisageables et finissent par prendre une décision, en choisissant d’engager le destin d’un enfant et celui de sa famille vers le meilleur. Sans pour autant pouvoir s’exonérer de tout risque d’effets pervers. Le documentaire de Madame Gintzburger pose des vraies questions, mais suggère de mauvaises réponses. Et s’il est toujours utile de donner un coup de projecteur sur les terribles faits divers qui montrent qu’il arrive parfois que la protection de l’enfance ne réussisse pas toujours à jouer son rôle, il serait tout autant de rendre compte des centaines de milliers d’enfants qui ont réussi leur vie, grâce à l’action bienveillante et efficace de dizaines de milliers de travailleurs sociaux de milieu ouvert, de familles d’accueil, de lieux de vie, de maisons d’enfants à caractère social, de foyers d’adolescents qui essaient de faire au mieux, avec les moyens qu’ils ont. On ne parle bien plus souvent que de leurs erreurs. A juste raison sans doute, car leurs effets peuvent être terrifiants. Mais, la protection de l’enfance, cela fonctionne aussi !

 

Lire l'article "Le travail social doit-il se rendre visible ? "
Lire l'article "Le regard des associations sur la protection de l’enfance "

 

Jacques Trémintin - LIEN SOCIAL ■ n°1087 ■ 20/12/2012

 
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