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La force de la suture Version imprimable Suggérer par mail


La force de la suture

Quand la conviction est plus forte que toutes les épreuves, elle arrive parfois à soulever des montagnes. Et des montagnes, Thierry Trontin doit en soulever, pour réussir à convaincre de la pertinence de son projet. Inexorablement et sans faillir, il avance, persuadé que le temps lui donnera raison.


Thierry Trontin, nous l’avons déjà rencontré dans les colonnes de Lien Social, puisqu’un reportage a été consacré en 2009, sur le séjour de rupture qu’il avait mené alors en Mongolie1. Nous avons souhaité cette fois-ci en savoir plus sur cette résolution qui anime un professionnel pour faire advenir ses projets. C’est qu’il en a mené plus d’un de ces voyages qu’il nomme de « suture », du fait de l’action cicatrisante qu’ils opèrent sur certains jeunes en dérive complète. Si nombre de cadres et de professionnels de terrain ont été convaincus de la pertinence de ces supports, d’autres y restent soit réticents, soit carrément hostiles. Voilà un éducateur spécialisé qui aurait sans doute connu moins de déboires, s’il s’était contenté d’accomplir son travail, sans chercher à innover. Qu’est-ce qui l’a donc poussé dans ces projets ? A quelles difficultés s’est-il et continue-t-il à se heurter ? Comment se présente l’avenir pour lui ? Telles sont les questions que nous lui avons posées.


Un itinéraire peu académique

Thierry Trontin ne fait pas partie de cette catégorie de professionnels qui sont tombés dans la marmite de l’éducation spécialisée, quand ils étaient petits. Bien au contraire, c’est sur le tard qu’il va y venir. Adolescent, il fréquente la zone et s’inscrit un temps dans l’errance. Il part sur les routes d’Europe, sac au dos, à la découverte du vaste monde. L’attrait pour des paysages nouveaux, la rencontre avec l’autre et la confrontation avec des cultures différentes vont contribuer à forger son caractère et faire de lui ce qu’il est devenu : un amoureux du voyage et de la marche. Jeune adulte, il va se réfugier à la campagne, où il se confronte à l’animal, en élevant notamment des chevaux. Puis, il entre en apprentissage à l’Académie autonome d’aïkido qui dispense un enseignement très traditionnel, très rigoureux et très exigeant. Il y trouvera une forme de structuration et de discipline personnelle lui apportant à la fois la détermination et la sérénité qui l’animent encore aujourd’hui. Devenu enseignant d’aïkido, il conçoit d’en vivre. Mais, en charge d’une famille, il se rend très vite compte qu’il ne pourra pas la nourrir. Il cherche alors un métier un peu plus rémunérateur. C’est à l’occasion d’un stage d’art martial qu’il encadre un groupe de jeunes en difficulté que l’opportunité d’un travail avec ce public émerge. Il décide d’entrer dans ce métier. La première école d’éducateurs spécialisés à laquelle il s’adresse ne lui convient guère. Son style très scolaire le rebute aussitôt. Il ne terminera pas les épreuves de sélection. Il se tourne alors vers l’UFTS de Vic le Comte et est retenu lors de la sélection. Il va y passer trois années de vraie formation, malgré un début chaotique du à des contingences matérielles difficiles. Le niveau de réflexion, d’élaboration et de conceptualisation psychanalytique convient parfaitement à cet autodidacte au qui a accumulé une expérience de vie si intense et qui aspire à présent à penser le monde, après l’avoir découvert. Côté survie, c’est plutôt la galère, son parcours atypique ne lui permettant de bénéficier d’aucune aide financière. Il n’a pas encore les résultats des épreuves du diplôme qu’il cherche déjà du travail. Il se retrouve très vite recruté dans un foyer d’adolescents en grande difficulté.


Face aux incasables

Il y restera dix ans. Quand il y arrive, son premier sentiment, c’est qu’une bombe a ravagé les locaux. Les jeunes qui y sont placés, comme on dit par euphémisation dans le métier « mettent le cadre à mal » en permanence. Traduction : ils mettent régulièrement tout à feux et à sang, sans que personne ne sache comment réussir à les canaliser. Il fallait les sortir des murs, ces mômes. Cela il en était convaincu. Mais comment faire ? Tous les séjours extérieurs s’étaient quasiment terminés à la gendarmerie, suite aux passages à l’acte délinquant des adolescents accueillis. Sa propre jeunesse lui revient en mémoire. La marche, le voyage, la confrontation à l’autre ont eu des effets positifs, quand alors, il n’allait pas bien. Pourquoi ne pas essayer la même chose, avec ces jeunes ? Il propose à l’un d’entre eux d’aller marcher en montagne. Celui-ci accepte. Et cela fonctionne. Non que l’adolescent soit devenu, par miracle, un modèle de vertu. Mais quelque chose s’est vraiment passé : un début de confiance en l’adulte, un raccrochage avec la réalité, un frémissement dans le comportement. Son Directeur et son chef de service ont fini par le suivre sur le chemin qu’il proposait d’emprunter. Certes, au début, ils lui ont demandé d’utiliser les mêmes ressorts, mais entre les murs de l’institution. Mais, est-il possible de produire les mêmes résultats d’une marche de trois semaines dans le désert … sans marcher dans le désert ? Il finit par les convaincre et proposer, avec succès, des projets de plus en plus ambitieux. Il n’en fut pas forcément de même avec certains de ses collègues éducateurs. Quelques uns n’eurent pas le choix, l’état de délabrement des conditions de travail avec ces jeunes ne laissant de toute façon pas d’autres solutions. D’autres ont très vite été convaincus. Et puis, il est des professionnels qui s’opposèrent farouchement à l’option défendue part Thierry Trontin. Attachement au cadre traditionnel ? Peur de voir leur inertie remise en cause ? Culpabilité face à une pratique qui fait bouger les choses, là où la leur n’aboutit qu’à la stagnation et à l’échec ? Nul ne le sait exactement. En tout cas, l’hostilité restera latente, non exempte de mauvais coups ou de rumeurs malveillantes.


Éducateurs voyageurs

Des pressions de la direction parisienne mettant en garde contre les risques juridiques de tels séjours, un changement de directeur, la persistance des oppositions de certains professionnels, il n’en fallait guère plus pour que l’orientation de l’association employeuse commence à s’infléchir. Thierry Trontin décide alors de s’adresser à une autre association présentant un projet visant à favoriser les pratiques innovantes. Sa candidature comme chef de service n’étant pas validée, il se propose comme éducateur et est recruté. Il n’a cessé de parler des séjours de rupture, lors de l’entretien d’embauche. Son espoir est grand d’avoir enfin les moyens de ses projets. La chute sera d’autant plus rude. Il est à nouveau confronté aux fantasmes, aux peurs et aux projections. L’attente notamment de résultats immédiats est forte : il faudrait qu’en quelques semaines l’adolescent se soit complètement transformé. Il a beau défendre la nécessité d’un vrai projet d’établissement qui, non seulement, organise le séjour, mais tout autant mette en scène le changement vécu et le retour. En vain. Il constate très vite que sa hiérarchie est loin d’y croire et n’a pas de vraie volonté de mettre en œuvre les projets évoqués lors de son recrutement. Nouvelle déception ! Parallèlement, a été crée l’association « Éducateurs voyageurs » qui affiche l’ambition de regrouper tous les professionnels qui croient dans le voyage comme support éducatif. L’idée naît alors d’en faire le support pour enfin réussir à opérationnaliser ces séjours de rupture qui n’attendent que cela pour se développer. Un projet de création de structure est élaboré, pour permettre à ce travail de se pérenniser. Un mécène est trouvé, prêt à financer un lieu d’accueil. Le projet est peaufiné : création d’une structure expérimentale fondée sur la philosophie des lieux de vie, avec le voyage comme support à un moment de la prise en charge. Tout un travail sur le vivre avec est conçu s’appuyant sur des chantiers en pleine nature.


Le marais de l’administration

Pourquoi faire simple, quand on peut faire compliqué ? Les grosses associations d’action sociale qui agissent dans le département ne voient pas forcément d’un bon œil ce projet de petite structure, qui plus est, décidée à se structurer sur le modèle de l’autogestion, sous la forme d’une SCOP. L’heure est au regroupement et à la fusion, pas à l’éparpillement. Les services placeurs et financeurs préfèrent souvent réserver pour leurs structures les places aux jeunes originaires de leur département. Regrouper tous les jeunes incasables d’un même territoire qui se connaissent déjà tous pour avoir écumé et mis en échec tous les établissements où ils sont passés, c’est courir à l’échec. Ils arriveraient sur le séjour, en racontant tous les méfaits qu’ils ont faits depuis qu’ils sont petits, bien décidés à récidiver. Si l’on mutualisait à plusieurs départements pour essayer de mélanger ces jeunes ce serait bien plus gérable. Certains départements réfléchissent déjà dans ces termes. Ce qui est encourageant. Pas encore celui du puy de Dôme : dommage ! L’autorisation d’exercer risque donc de tarder à arriver, pour autant qu’elle n’arrive jamais ! Qu’à cela ne tienne. Il en faut bien plus, pour décourager Thierry Trontin. D’autres départements pourraient être intéressés à la lui donner cette autorisation ! Qu’il est compliqué dans notre pays de faire advenir les innovations. Il faut, pour y arriver, passer sous les fourches caudines de hiérarchies de plus en plus prudentes pour ne pas dire frileuses, ne pas froisser les susceptibilités des féodalités en place, respecter les préséance et les prés carrés en suivant les circuits de pouvoir et d’influence. Si le poids de l’inertie est terrible à soulever, celui des routines l’est tout autant. La créativité des nouvelles pratiques doit, pour être reconnue, avoir fait ses preuves et avoir démontré de son efficience, avant même qu’elle n’aie commencé, pour avoir quelque chance d’aboutir. Thierry Trontin, la conviction chevillée au corps, continue son bonhomme de chemin. Il est persuadé que le voyage, par la déambulation partagée, par la rencontre avec d’autres cultures, par la confrontation aux épreuves vécues en commun possède cette vertu pédagogique que le travail éducatif traditionnel n’est plus en mesure d’apporter pour ces jeunes déstructurés et à la dérive. Et cette certitude, personne ne pourra jamais la lui enlever.



1« Voyage au pays des cinq museaux » Lien Social n°949 du 12 novembre 2009

 

 

Jacques Trémintin - LIEN SOCIAL ■ n°1114 ■ 18/07/2013

 
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