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Théatre "L'Envol" - 85 Version imprimable Suggérer par mail


Quand une troupe de théâtre prend son envol

L’intérêt du théâtre n’est plus à démontrer pour les enfants, comme pour les adultes qu’ils soient valides ou porteurs de handicap. Démonstration avec la troupe de l’Envol.


Une ADAPEI(1), comme il en existe dans de nombreux départements. Une structure d’hébergement pour adultes avec handicap mental, comme on en trouve partout. Un professionnel comme il y en a des milliers qui accompagnent les personnes différentes. Et pourtant, cette ADAPEI de Vendée n’est pas tout à fait comme les autres, pas plus que le Centre Habitat des Hautes Roches(2) de Fontenay le Comte ne peut être comparé à d’autres structures pourtant analogues, tout comme Jean-Marc Fillon n’est pas un Aide médico psychologique tout à fait classique. Pour comprendre ce qui marque leur originalité et leur spécificité, il faut revenir presque vingt ans en arrière. Tout commence en 1985, par la proposition de deux travailleurs sociaux, cavaliers par ailleurs, dont Jean-Marc Fillon, de monter une activité équitation.


De l’activité au spectacle

Feu vert est donné par Jean-Yves Chaumont, leur Directeur. Très vite, c’est la version attelage qui est choisie. Une jument est achetée, suivie par l’acquisition d’une roulotte. Et voilà une demi-douzaine de résidents encadrés par deux éducateurs lancés sur les routes de Vendée l’été, voyageant au rythme du cheval, passant de village en village, sur un séjour d’une semaine. De son côté, Jean Marie Guignouard, autre éducateur du Centre Habitat des Hautes Roches, propose d’élaborer un spectacle où joueraient les résidents. L’idée séduit, même si la crainte émerge d’exposer les résidents au regard d’un public non habitué à ce type de handicap. Conscient de ce risque, une mise en scène est longuement travaillée et soigneusement préparée. En 1989, le premier spectacle est présenté au printemps avec vingt-quatre résidents dont plusieurs atteints de polyhandicap. Des marques au sol rappellent les positions à tenir, un gong judicieusement utilisé permet de scander les postures à adopter, des visuels venant aider ceux qui sont malentendants. Tout est basé sur le déplacement dans l’espace, la gestuelle et l’expression corporelle. Une bande son sert de fond musical. Puis, vient une voix off. Devant le plaisir éprouvé tant par les résidents que par le public, l’opération est reproduite en 1992, en 1994 et en 1995. Tout aurait pu en rester là, chaque activité se déroulant de son côté. Au décès de Jean Marie Guignouard, le Directeur de l’établissement demande à Jean-Marc Fillon et cinq de ses collègues de reprendre le flambeau de l’activité théâtrale.


Spectacle itinérant

La prestation d’un saltimbanque itinérant sur la place de Fontenay le Comte fait surgir une idée folle : coupler le séjour en roulotte avec un spectacle qui serait proposé à chaque étape. L’été 1997, c’est trente deux résidents et quatre attelages, trois mini-bus et une remorque qui commencent un périple de quatre représentations d’un spectacle intitulé « En vers et contre-jour », combinant poésie, chants et jonglage. Plusieurs éducateurs sont de la partie, chacun apportant ses compétences : l’un se charge du son, l’autre de l‘éclairage, d’autres encore accompagnent avec leur guitare. La première se déroule sous la bruine, devant les vacanciers d’un camping. La rencontre humaine est riche, donnant envie à tous de continuer. En 1998 et 1999, c’est le texte de Nougaro « Plume d’ange » qui est mis en scène. Le spectacle visuel s’est enrichi de chants et d’un texte déclamé pour la première fois par un résident. Trois années de suite (1997, 1998, 1999), la troupe itinérante sillonne les routes de Vendée. Le journal Ouest France titre alors « Plume d’Ange petit bijou de tendresse ». A partir de l’année 2000, un atelier théâtre regroupe vingt participants, à raison de deux séances par semaine. Cette activité se déroulant tout au long de l’année permet de préparer « Buffet de la gare », un thème interprété à partir de textes de Marcel Pagnol et de Jacques Prévert. La troupe en présente un extrait de vingt minutes, lors de l’assemblée générale de l’ADAPEI de Vendée, en 2001. Elle fait grande impression, au point d’être invitée à se produire devant sept cent personnes, à l’occasion du quarantième anniversaire des Papillons Blancs de Vendée. Elle le fera à nouveau, une vingtaine de fois, les trois années suivantes.


Genèse d’un spectacle

Fort de ce joli succès, un nouveau spectacle est conçu : « La cantatrice presque chauve » de Ionesco (« presque », parce qu’elle ne sera pas jouée en entier). Beaucoup de questions émergent alors : ce n’était plus le même registre que les spectacles précédents. Il allait falloir que les acteurs découvrent un autre style de jeu. Dès lors, adapter cette pièce n’était-il pas trop ambitieux ? L’absurde n’allait-il pas faire glisser, sans que l’équipe sen rende compte, dans le ridicule ? Six mois de mise en scène et deux ans de répétition seront nécessaires avant de pouvoir présenter cette nouvelle création. Une résidence de cinq jours sera même organisée, pendant une semaine, permettant d’organiser un atelier décors (ponçage, peinture, etc.…), de consacrer du temps au montage (lumière, son, rideaux), de mettre en situation de spectacle sur un espace scénique, des acteurs se donnant, pour la première fois, la réplique. Peu à peu, le spectacle a pris forme. Les répétitions se sont enchaînées, à raison d’abord d’une fois par semaine, puis de deux. C’est à l’été 2007 que la troupe sera enfin prête. Elle se produira à seize reprises jusqu’en 2009. L’un des plus beaux hommages reçus, sera ce spectateur, spécialiste d’Eugène Ionesco ne ratant jamais une représentation du dramaturge, qui viendra rencontrer la troupe pour expliquer combien celle-ci s’est montrée fidèle à l’esprit de l’auteur de la pièce. La troupe de l’Envol aurait bien eu tort de s’en arrêter là. Un nouveau projet est alors imaginé.


Nouveau spectacle

« La Clarté », le tout dernier spectacle met en scène des textes de Jean-Michel Ribes et une chanson de Richard Gotainer. Dans la salle, la lumière s’éteint. Crevant l’obscurité, un projecteur éclaire un simple bureau. Un auteur en manque d’inspiration s’y tient, tapant à la machine à écrire et se prenant la tête, car il n’arrive pas à imaginer son scénario. Les scènes vont se succéder, au gré de son inspiration : des raconteurs, des rescapés, un clown en colère, un client au régime, une engueulade. Successivement cocasse, pathétique, absurde, ce sont nos travers, nos manies et notre irrationnel qui nous sautent au visage. Daniel Grosnon est l’un des acteurs dont l’intervention sur scène est la plus longue. C’est avec décontraction qu’il explique son trac avant d’entrer sur scène, inquiétude très vite envolée quand il se concentre sur un texte qu’il a le souci de prononcer avec exactitude : « j’ai beaucoup d’émotion et il faut le dire, les larmes aux yeux, quand je me rends compte qu’on a rendu les gens heureux ». Quand les spectateurs lui disent leur admiration, expliquant qu’ils n’arriveraient pas eux-mêmes à se souvenir d’un texte aussi long, il leur répond son ambition de chercher à reculer ses limites, pour vérifier jusqu’où il peut aller. Yann Logeais, quant à lui, n’a pas accès à la lecture. Jean-Marc Fillon lui a enregistré, sur un CD, les répliques qu’il doit donner. Il les a écoutées et mémorisées, syllabe par syllabe, mot par mot, phrase par phrase, avant de réussir à se souvenir de l’ensemble du texte. Ce qui représente un investissement de vingt trois mois de travail et de quatre vingt répétitions. Son plus beau souvenir ? Quand il a fait pleurer d’émotion son éducateur. Daniel Grosnon et Yann Logeais travaillent en ESAT(3) et sont suivis par le SAVS de Haute Roche(4).


Mode d’emploi

La troupe de l’Envol est et entend rester bénévole. Sa prestation ne fait l’objet d’aucune transaction financière. Seule condition, le prêt d’une salle omnisports disposant de petits gradins qui va servir à la fois pour le spectacle … et de dortoir, le paiement de la SACEM, un repas avant le spectacle et un vin d’honneur à son issue. Depuis 2002, les roulottes ont été abandonnées au profit de minis bus. Si une douzaine d’acteurs sont présents sur scène, c’est à trente six que la troupe se déplace si l’on compte les encadrants, un intermittent et les résidents souhaitant participer pour donner un coup de main ou simplement partager l’aventure. Sans compter les deux membres de l’équipe de tournage qui réalise un documentaire sur la troupe. A l’émotion de voir sur scène des personnes avec handicap, se rajoute la volonté de qualité tant au niveau de la bande son que des éclairages, de la précision de la mise en scène que des enchaînements, de l’attention portée aux costumes qu’au maquillage. « Ce n’est pas parce que nous sommes amateurs ou que ce sont des personnes avec handicap qui jouent que nous ne devons pas être exigeants. Notre objectif est de surprendre les spectateurs, d’être là où on ne nous attend pas, montrer que, oui c’est possible, de prendre et donner du plaisir » explique Jean-Marc Fillon qui fait appel à un technicien intermittent venant apporter ses conseils de professionnel durant la préparation, ainsi qu’à un musicien pour la partie musicale de la pièce. Le déroulement sur scène s’enchaîne, dense, sans longueur excessive, même si son intensité donne le sentiment au spectateur d’être bien plus long qu’il ne l’est en réalité. Déjà invitée dans plusieurs festivals, sollicitée par les communes où elle est déjà passée les années précédentes, la troupe de l’Envol a déjà joué plusieurs fois sa nouvelle pièce et cherche à étendre encore sa tournée. En seize ans d’existence, elle aura créé cinq spectacles différents, organisé onze tournées d’été et assuré quarante scènes découvertes. Pour autant, « c’est un vrai travail que d’essayer de se faire programmer » explique Jean-Marc Fillon. Avis aux organisateurs potentiels susceptibles de faire se produire cette troupe. Quand le plaisir de donner croise le plaisir de recevoir, il serait dommage de priver cette troupe théâtrale et son public potentiel d’une rencontre riche d’humanité et de joie partagée.

 


Contact : L’Envol Centre d’Habitat de Haute Roche ADAPEI 85200 Fontenay le Comte
Tel. : 02 51 51 07 30  / Courriel : Cet e-mail est protégé contre les robots collecteurs de mails, votre navigateur doit accepter le Javascript pour le voir

(1) ADAPEI : Association Départementale des Amis et Parents d’Enfants Inadaptés de Vendée gère 30 établissements, emploie 1.350 salariés et accueille 2.200 (enfants et adulte)
(2) Centre Habitat de Haute Roche : créé en 1984, en tant que foyer d’hébergement mixte de trente places pour adulte porteurs de handicap, cet établissement en prend en charge 99, trente ans plus tard : foyer de semaine, accueil de jour, six pavillons divisés en appartements autonomes et un Service d’Accompagnement à la Vie Sociale.
(3) Établissement et Service d’Aide par le Travail (anciennement CAT)
(4) Service d’Accompagnement à la Vie Sociale


Lire l’interview: Jean-Marc Fillon - Théatre "L'Envol"

 

 

Jacques Trémintin - LIEN SOCIAL ■ n°1128 ■ 21/11/2013

 
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