Il existe un spectacle qu’on ne peut
regarder mais qui permet néanmoins de beaucoup découvrir et où l’on ressent les
choses de la vie autrement que d’habitude. Explications.
Quoi de plus
paradoxal que de proposer au cœur d’un parc d’attractions voué à l’image et au
visuel une animation où il n’y a rien à voir ? C’est
pourtant le choix qu’a fait le Futuroscope de Poitiers en collaboration avec
l’association Paul Guinot. D’un côté, nous avons une entreprise privée,
prestataire de spectacles qui propose une dizaine de salles dédiées aux
techniques de projection de films les plus innovantes : écran géant avec
le Kinemax (taille de l'écran : 2 terrains de tennis), cinéma dynamique (reliant
l’image au mouvement des fauteuils), cinéma en relief avec de simples lunettes
bicolores ou des lunettes à cristaux liquides, cinéma 360°, écran vertical se
prolongeant sous les pieds… De l’autre, nous avons la plus ancienne association
agissant dans le monde des déficients visuels. Créée à la sortie du premier
conflit mondial, elle s’est battue depuis pour intégrer les personnes
atteintes de cécité ou de malvoyance dans une logique d’équité et non de
charité. C’est à elle que l’on doit les expériences de repas pris dans le noir
permettant aux voyants de se représenter ce que vivent celles et ceux qui sont
privés de la vue. La rencontre de ces deux partenaires a produit une animation
originale : un parcours dans le noir « Les yeux grands
fermés ». De quoi s'agit-il ? D’apprendre à
voir sans voir, à laisser place aux autres sens qui chez les voyants sont
systématiquement supplantés par la vue, de traverser des univers
différents et familiers dont on perçoit rarement toutes les subtilités. La
visite commence en file indienne, la main sur l’épaule de son prédécesseur. Pendant une quinzaine de minutes et par groupes d'environ
dix personnes, les visiteurs sont conduits par un guide aveugle et découvrent
la réalité de son quotidien dans le noir absolu. Ici, les rapports sont
inversés, l’approche du handicap renversée : l’aveugle devient guide. Ce
surprenant voyage dans les ténèbres commence dans une zone d'adaptation
semi-obscure. Entre lumière et pénombre, le jour quitte les yeux. Les autres
sens commencent à s’éveiller : les facultés auditives, tactiles et
olfactives sont stimulées. L’accompagnateur aveugle
donne quelques recommandations générales qui visent à réduire l'inquiétude,
incitant à se lâcher, à toucher les choses disposées dans l’environnement, à
essayer de reconnaître ces objets. Une fois ses
angoisses surmontées, le groupe suit attentivement les explications de son
guide aveugle qui évolue avec aisance dans cet univers inhabituel. La
seconde salle offre un espace bucolique aux bruissements de végétaux, baigné de
senteurs marécageuses : on est en pleine nature avec des canaux, un sol
marécageux et les oiseaux du marais poitevin. Puis, on passe dans une pièce
dominée par l’ambiance chaotique et urbaine d'une grande ville avec sa foule,
sa circulation, ses magasins, sa voiture garée en plein milieu du trottoir qui
contraint à faire un détour. On termine l’aventure initiatique dans la dernière
salle aménagée en bord de mer, avec sa plage, ses embruns et le son du ressac.
Tout au long du parcours, les visiteurs se concentrent sur la consistance du
sol, les odeurs ambiantes, les différentes intensités de sons qu'ils
perçoivent. Le nez renifle, les oreilles se dressent, les mains se tendent.
Entourés de sollicitations auditives, tactiles, olfactives, chacun prend peu à
peu ses repères et s'ouvre à une multitude de détails qui le renseignent sur
son environnement. Sous la direction de l'association Paul Guinot, décorateurs,
ingénieurs du son, créateurs d'odeurs ont ainsi reconstitué près d’une centaine
de sollicitations sensitives non visuelles : 32 sons, 90 odeurs et 50
sensations tactiles. Depuis son ouverture en avril 2005, plus de 70.000
visiteurs ont découvert“Les Yeux Grands Fermés.”La participation modique (4 €) à
cette attraction n’est pas comprise dans le prix d’entrée du parc. Les
bénéfices dégagés servent à acheter des détecteurs de couleurs pour les
personnes déficientes visuelles. C’est là une
expérience artistique et sociale étonnante qui touche le visiteur dans son
intimité, développant l'écoute et l'attention aux détails, favorisant le
dépassement de soi et la faculté de se remettre en question. Elle conduit à une meilleure connaissance de soi-même et
contribue à casser le fatalisme de l’isolement. Mais, c’est aussi là
l’occasion de s’ouvrir à la collectivité. Car,
au-delà d’une sensibilisation au monde des aveugles, « Les yeux grand
fermés » imposent une relation nouvelle avec l’autre. Et si, pour vivre ensemble et construire le monde de
demain, il fallait d’abord fermer les yeux ? « On ne voit bien qu’avec le coeur. L’essentiel est
invisible pour les yeux.» affirmait Antoine de Saint Exupéry dans
« Le Petit Prince ».
Jacques Trémintin –LIEN SOCIAL ■ n°790 ■
23/03/2006