La
prostitution des adolescents ? C’est un sujet tabou que personne ne veut
vraiment vouloir aborder. Policiers, juges, éducateurs semblent impuissants à
l’enrayer. Joël Weiss s’est lancé dans cette quête où il semble bien seul
aujourd’hui. Récit d’une rencontre.
Voilà un homme qui sort du commun. Sans aucune formation, ni
reconnaissance officielle, il tente de venir en aide à des adolescent(e)s parmi
les plus en détresse : les prostitué(e)s mineur(e)s. Cet engagement, cela
fait plus de 43 ans qu’il le tient. Sa vie se partage entre l’écriture de ses
livres où il relate son combat (cf. Lien Social n°535) et ses sorties nocturnes
à la rencontre des enfants du trottoir. Il reçoit à son domicile tous ceux qui
veulent le connaître (mais rares sont les travailleurs sociaux qui franchissent
le pas). C’est là que nous sommes allés parler avec lui de ce qu’il vit.
Joël et Loïc
Février
1942 : la SS se présente au lycée Chaptal à Paris. Elle vient arrêter un
certain Joël Weiss, âgé de 10 ans, fils d’un commerçant israélite. Pendant
qu’un professeur fait sortir l’enfant par une porte arrière, le censeur répond
à la police allemande que l’élève qu’elle recherche ne s’est pas présenté en
classe ce jour-là. L’enfant se retrouve à la rue. Commence alors pour lui une
longue errance qui le mènera en Savoie, puis en Isère où il côtoiera la
résistance, devenant l’un des plus jeunes maquisards de France.
Septembre 1999, 14h30. La sonnette retentit au quatrième étage d’un
vieil immeuble du XVIIème arrondissement de Paris. L’homme qui ouvre la porte
se trouve nez à nez avec deux prostituées encadrant un adolescent de 14
ans : « Joël, on t’a amené Loïc, il faut que tu t’en occupes, il
est orphelin, n’a plus personne pour s’occuper de lui. Il n’a rien à faire sur
le trottoir. » Joël Weiss a comme un flash : 57 ans après sa
propre aventure, il ne peut laisser ce gamin à la rue. Il fait entrer le jeune,
tout en remerciant ses accompagnatrices. Il fait prévenir le juge des enfants
et l’éducateur qui a en charge l’adolescent. Ceux-ci ne peuvent guère faire
autrement que de donner leur accord à cet hébergement peu commun. C’est que
Loïc a déjà été placé une vingtaine de fois au foyer de la Croix Nivert, la
structure d’accueil d’urgence de Paris d’où il part aussi vite qu’il y est
arrivé. Pendant une semaine, donc, en accord avec les services judiciaires et
éducatifs, Joël Weiss héberge Loïc et se démène pour tenter de lui trouver une
solution (sous la forme d’un séjour de rupture au Vénézuela qui interviendra
quelques mois plus tard. Au bout de quelques jours, une chambre en foyer jeune
travailleur sera trouvée par l’éducateur. L’histoire pourrait s’en arrêter là
pour Joël Weiss. Mais ce serait sans compter sur la turpitude humaine… Le 21
octobre 1999, il reçoit une convocation de la brigade des mineurs, quai de
Gesvres. Il ne s’agit pas de confirmer les dénonciations de Loïc quant à
l’identité de ses clients : un peintre très connu, un attaché parlementaire
ou encore un garde du corps d’une personnalité politique de premier plan. Non,
c’est Joël Weiss qui est directement inquiété. On menace de le faire tomber
pour délit de proxénétisme ! Le 21 décembre, il reçoit une citation à
comparaître : le procureur de la République l’accuse d’avoir « entre
le 2 septembre 1999 et le 11 septembre 1999, d’avoir entravé l’action de
prévention, de contrôle, d’assistance ou de rééducation entreprise par les
organismes qualifiés à l’égard de personnes en danger de prostitution ou se
livrant à la prostitution » (sic !). Le procès aura lieu le 23
mai 2000 et le jugement sera rendu le 6 juin, concluant à la relaxe du prévenu
de toutes les charges qui lui étaient reprochées. Cabale policière contre un
homme qui dérange, maladresse judiciaire contre un citoyen qui ne possède pas
les hautes protections pour éviter de telles tracasseries, gène
institutionnelle face à des questions qui restent sans réponses ? C’est en
tout cas tout ce que semble avoir trouvé nos institutions pour répondre aux
appels que lance Joël Weiss depuis des années pour mettre en garde contre
l’importance grandissante de la prostitution des enfants.
Eradiquer la
prostitution des mineurs
Le Conseil de l’Europe évaluait en 1996 à 800 le nombre des mineurs qui
vendent leur corps (dont 600 rien qu’en région parisienne). Ainsi, ces derniers
mois sont arrivés Porte Dauphine (un des hauts lieux de la prostitution des
mineurs) de jeunes roumains, russes ou yougoslaves. Joël Weiss relate cette
rencontre de ce tout jeune garçon accompagné par son père, la prostitution
étant alors la forme ultime pour sortir une famille de la misère. Questionné
sur l’évolution de la situation des jeunes qu’il côtoie, il explique que la
situation a commencé à s’aggraver à compter de 1980. A l’étonnement naïf
portant sur une transgression si particulière qui ne devrait pas se commettre
aussi facilement (on s’attend plus, de la part d’adolescents, qu’ils volent,
trafiquent, voire rackettent, que de les voir vendre leur corps), il
répond : « gagner 1.500F en une seule soirée, peut faire tourner
bien des têtes.» Et d’expliquer, qu’il a entrepris depuis quelques mois de
démanteler un trafic qui a lieu dans un café attenant à un grand lycée parisien
(mais il ne précisera pas lequel) : vendre ses charmes à des messieurs
plus âgés contre la fourniture de came. Et de citer encore le cas de ces deux
étudiants provinciaux montés cet été se prostituer sur la capitale pour
financer la suite de leurs études … Pour Joël Weiss, cette rapidité avec laquelle
un(e) jeune peut tomber dans la prostitution possède un revers
intéressant : la rapidité avec laquelle il (ou elle) peut en sortir. Il
suffit d’arriver au bon moment : « un soir, où il pleut à torrent,
où le môme a les poches vides et qu’il en a vraiment marre, alors tout est
possible ». C’est à cet instant qu’il faut être là.
Arracher au trottoir
C’est pourquoi Joël Weiss sort tous les soirs à partir de 22 heures. Il
va à la rencontre des jeunes qui font le trottoir. Il s’approche des nouveaux qui
très vite apprennent à lui faire confiance. Celles et ceux qui viennent
d’arriver lui sont signalés par les prostitué(e)s déjà en place. Soit parce
qu’ils (elles) ne veulent pas voir des jeunes passer par où ils (elles) sont
passé(e)s, soit plus trivialement pour tenter de se débarrasser de la
concurrence ! C’est tout doucement que Joël tente d’établir une relation
de confiance. Il lui a fallu parfois jusqu’à un an pour y arriver. Ils emmènent
toujours avec lui ses deux caniches qui facilitent souvent les premiers
contacts. Le travail qui s’engage ensuite est de longue haleine. Régulièrement,
il croise les mêmes jeunes et accepte de leur rendre de petits services. Lors
de notre rencontre, il a ainsi reçu un coup de fil d’un jeune prostitué qui lui
demandait l’adresse d’un médecin. Il a indiqué les coordonnées d’un praticien
de ses amis, avec qui il un arrangement. Si le jeune ne peut pas régler la
consultation, c’est Joël qui le fera. Chaque soir de l’année, qu’il fasse beau
ou qu’il neige à pierre fendre, Joël est fidèle au poste. Les adolescents
savent qu’ils peuvent compter sur lui. Parfois, ils lui demandent une
cigarette. Quand ils en sont à lui demander un repas ou une nuit d’hôtel, c’est
que la confiance est gagnée. Et puis, un jour, ils sont prêts à franchir le
pas, pour renoncer à leur commerce. Alors, Joël va mettre en œuvre toutes ses
relations pour tenter de trouver une solution, en espérant que le jeune s’y
tienne. Il a su s’entourer d’un réseau sur lequel il sait s’appuyer : une
entreprise d’intérim spécialisée dans le déménagement qui lui téléphone quand
elle peut proposer une mission, un journal spécialisé dans l’hôtellerie qui
passe des annonces pour des extras, un lieu de mise au vert en Camargue … il
peut alors en faire profiter les jeunes avec qui il est en contact. Quand on
interroge Joël sur son taux de réussite, il répond immédiatement qu’il ne
tient pas de comptabilité en matière humaine. Bien sûr, il a des déceptions,
ces jeunes qu’il n’arrive pas à arracher du trottoir, malgré des années
d’efforts. Mais il a aussi des satisfactions. Il peut simplement montrer cette
lampe de mineur offerte par le grand-père d’un jeune venu du nord de la France
et qu’il a aidé, ou encore, cette collection d’ours en peluche (il en reçoit un
à chaque Noël d’une des jeunes filles qu’il a sorti du trottoir).
Un combat solitaire
Mais cet homme n’attend rien. C’est comme s’il s’était donné la mission
d’en sauver le plus possible. Il situe son engagement comme une vocation. Ses
moyens sont limités : une pension d’invalidité, sa retraite, le bénéfice
d’une tierce personne et ses droits d’auteur. Tout est consacré à son
engagement. Chacune de ses réussites lui apporte encore plus d’énergie pour
continuer son combat. Chacun de ses échecs est très vite oublié pour être à
nouveau disponible à ceux qui sont encore sauvables. Joël Weiss est avant tout
un solitaire. Son credo, c’est de foncer, à l’instinct, en fonction de sa seule
conviction de bien faire. Sans recul, ni prise de distance. Ses contacts avec
les jeunes prostitué(e)s, on le sent, sont très affectifs. On lui reproche de
trop médiatiser son action ? Il sait en effet utiliser la presse pour
faire avancer son combat. Il a ainsi fait publier une interview de Loïc dans le
Figaro, quand il a pensé que cela permettrait de faire bouger sa situation. Ses
contacts avec les services sociaux sont inexistants. Un tel profil n’est pas
fait pour plaire aux professionnels officiels qui lui reprochent de jouer à
zorro. Mais ce qui gène peut-être le plus, c’est sans doute qu’il occupe un
terrain délaissé pour ne pas dire abandonné par les services socio-éducatifs.
Il reçoit ces critiques et sait renvoyer la balle. Son rêve : l’ouverture
d’une structure d’accueil suffisamment souple et ouverte pour permettre les entrées
et sorties des jeunes prostitué(e)s, un de ces lieux qui pourrait les
apprivoiser progressivement et leur donner envie de s’en sortir, mais sans leur
faire peur et chercher à les enfermer. Et puis, il revendique très fort une
revalorisation du métier d’éducateur de rue. Mal payés et peu considérés, ces
professionnels devraient être, pour lui, bien plus nombreux et aller à la
rencontre des jeunes qui font le trottoir. Mais, à ce jour, il n’y a rien de
tout cela. Juste une immense hypocrisie. Rares sont les hôtels qui refusent de
recevoir les prostitué(e)s mineurs. Par contre, il n’y a pas de lieux pour les
accueillir d’une manière bienveillante. Alors, conseiller municipal de la ville
de Paris, il a côtoyé Jacques Chirac, quand celui-ci était encore Maire. Il lui
avait promis un local dans le forum des Halles. Il l’attend toujours … le local
promis ayant été transformé en magasin de vente de souvenirs de la capitale.
Pourtant, Joël Weiss est un homme malade. A 68 ans, il souffre du
diabète, a subi une tuberculose des os et une ablation d’une partie du poumon
droit, et ne tient que par sa farouche volonté d’aider ses jeunes. Son
inquiétude, c’est de savoir qui va prendre son relais quand il ne sera plus là.
Certes, le temps des vocations est révolu. Et, on cherchera sans doute
longtemps celle ou celui qui acceptera de se vouer corps et âme comme le fait
Joël Weiss : « cela fait trente ans que je ne suis pas allé une
seule soirée au cinéma ni au théâtre, tout mon temps est consacré aux jeunes
que je veux sortir du trottoir ». Si les réponses qu’il apporte sont
difficilement reproductibles, les questions qu’il pose sont pertinentes et les
services socio-éducatifs se trouvent dès à présent confrontés à un véritable
défi : l’aide à apporter à la population des plus en plus jeunes, des
prostitué(e)s mineur(e)s.
Jacques Trémintin –
LIEN SOCIAL■ n°550 ■
02/11/2000