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Avet Romuald - République d'enfants Version imprimable Suggérer par mail


Les Républiques d’enfants : une nouvelle utopie réaliste ?


Éducateur, psychologue clinicien et psychanalyste, Romuald Avet est enseignant dans une école de travailleurs sociaux dans l’Essonne, ainsi qu’à l'Institut Repères. Il anime des groupes d'analyse des pratiques professionnelles dans des institutions médico-sociales. Auteur de plusieurs ouvrages, il a cosigné avec Michèle Mialet « Éducation et démocratie, l'expérience des républiques d'enfants ».


L'idée des Républiques d'enfants aurait pu ne rester qu'un rêve utopique et irréaliste. Comment expliquez-vous que, non seulement, elles aient pu fonctionner, mais encore qu’elles aient perduré dans le temps ?

Les Républiques d'enfants ne sont pas restées, en effet, au stade du seul rêve utopique et irréaliste. Elles ont eu, pour certaines d’entre elles, une longue existence concrète. Les expériences éducatives fondées sur l'autogestion et la mise en pratique d'une démocratie active entre adultes et enfants, tout en restant marginales, n'en existent pas moins encore aujourd’hui, dans différents pays, comme l’Espagne ou en Amérique du sud. Si elles continuent toujours à y fonctionner, c'est grâce à l'initiative et à l’action résolue de personnes qui, dans les années soixante, ont été des acteurs d’une transmission effective de l'expérience éducative et sociale de ce type de communauté démocratique. Même, si elles ne se baptisent plus « Républiques d'enfants », elles partagent avec elles une certaine idée de l'éducation et de la formation de la citoyenneté. L'appellation de République d'enfants correspond, sans doute, à un moment de l'histoire où ces communautés ont émergé, en rupture avec une situation politique, celle de la guerre, de l'occupation et du fascisme.


A contrario, si ces Républiques d'enfants présentent tant de qualités, comment expliquez-vous que malgré leur succès, elles soient restées anecdotiques, ne réussissant pas à se multiplier ?

Les qualités que l’on peut identifier, tiennent pour beaucoup à leur capacité à concrétiser, avec un certain succès, il faut bien le dire, l’idée voulant que l'enfant soit un sujet à part entière, un sujet qui détient des droits que toute société doit reconnaître et protéger. Les droits de l'enfant sont acceptés aujourd’hui, même s’ils ne sont pas appliqués partout de la même manière. Pour autant, on est loin de leur permettre de se concrétiser, ni de leur accorder les moyens de s’appliquer, avec l'encouragement et la bienveillance des adultes, notamment dans les lieux où s’exercent l’éducation et l’instruction. C'est parfois très timidement que l'on s'engage dans cette voie, le mode de rapport hiérarchique et autoritaire perdurant pour l’essentiel au sein de ces institutions, dans les rapports entre adultes et enfants. La crainte de perdre l'autorité, dans un moment d'insécurité sociale et de délitement des repères, renforce les mécanismes de contrôle et de surveillance qui engendrent une restriction des capacités réelles d'autonomisation de l'enfant.


Que nous enseignent les Républiques d'enfants sur les relations qu'ont aujourd'hui les enfants et les adultes ?

Les Républiques d'enfants nous enseignent d'abord le respect de l'enfant et confirme l’idée, soutenue depuis longtemps par Cornélius Castoriadis, selon laquelle si l'éducation est une activité dont l'objet est l'autonomie humaine, le seul « moyen » d'atteindre cette fin est cette autonomie elle-même. Elles témoignent, de ce fait, que si l'enfant ne saurait être reconnu comme un citoyen, comme un sujet de droit, dans une société dont les fondements ne sont pas démocratiques, inversement une société ne saurait se penser comme démocratique si elle n'accorde pas à l'enfant un vrai statut de citoyenneté.


L'un des fondements des Républiques d'enfants réside dans l'égalité entre adultes et enfants: n'y a-t-il pas là un déni de la différence entre les générations ?

L'autorité prônée dans les Républiques d'enfants se fonde sur l'échange et la réciprocité, ce qui ne veut pas dire que la discipline en soit exclue. Seulement, cette dernière n'est pas l'instrument d'un pouvoir hiérarchique. L'égalité ne suppose pas l'absence de différences entre adultes et enfants, chacun ayant des droits et des devoirs que la pratique de la citoyenneté permet de mettre en acte dans un esprit de justice et d’équité. Les adultes demeurent garants de l'expérience éducative, mais ils apprennent à s'autolimiter dans l'exercice de leur autorité. La structure démocratique régule les conflits et les relations de pouvoir. Les difficultés sont nombreuses, mais on cherche à les surmonter, ensemble, en faisant appel à l'expérience et au savoir de chacun(e) et en évitant l'exercice d'un monopole.


Les Républiques d'enfants ne risquent-elle pas de renforcer la position de l'enfant-roi ?

Elles n’ont rien à voir avec l'enfant roi de nos sociétés qui pour être permissives et consuméristes, n’en sont pas moins étrangères à l'exercice du droit et de la responsabilité de l'enfant. L'autorité qui ne saurait se confondre avec l'autoritarisme n'est pas abolie. Elle est seulement transférée sur l'institution et sur ses instances de régulation. L'enfant, en tant que sujet, a des droits mais il n'a pas tous les droits : il apprend à s'autolimiter dans ses désirs et expérimente l'exercice de la parole libre avec les autres.


Dernière objection à vous opposer, n’y a-t-il pas un problème de maturité qui rend parfois difficile la compréhension et l’utilisation des outils démocratiques ? A partir de quel âge, est-ce le plus facile ?

Dans les Républiques d'enfants, l'élection à l'Assemblée générale (qui est l'instance législative et le coeur de l'activité démocratique de la communauté) dépend de l'âge et donc de la maturité de l'enfant. Mais chacun, petit ou grand, peut se faire entendre et est parfois représenté. Les plus âgés -et pas seulement les éducateurs- veillent à ce que les plus petits trouvent leur place et que leur parole soit prise en compte. Janusz Korczak insistait beaucoup sur la mutualité et la coopération éducative qui doivent exister entre enfants et entre enfants et adultes. L'éducation, comme le rappelait Célestin Freinet, ne doit pas être seulement pensée pour l'enfant, celui-ci doit en être un acteur à part entière.


De quelle manière les professionnels de l'enfance peuvent-il s'inspirer des principes des Républiques d'enfants ?

Les professionnels de l'enfance doivent commencer par être convaincus de l'importance dans l'éducation du processus démocratique, comme instrument de formation à la citoyenneté. La seule manière de surmonter la peur de perdre son autorité est, sans doute, d'exercer pleinement avec les enfants et les adolescents cette pratique institutionnelle de la citoyenneté. Il nous parait plus que nécessaire, aujourd'hui, de renouer avec une éducation qui valorise le collectif et la solidarité, contre les valeurs de la réussite et de la compétition individuelle, en recherchant dans un effort commun le chemin de l'épanouissement de chacun. Sans doute est-ce là de nouveau une utopie. Alors, inspirons nous de cette utopie des Républiques d'enfants qui ont oeuvré dans les heures les plus sombres de l'histoire humaine.

Lire dossier: La République d'enfants

 

Jacques Trémintin - Journal De l’Animation ■ n°133 ■ novembre 2012

 
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