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Les Gentianes - Séjour de rupture (74) Version imprimable Suggérer par mail


Un séjour de rupture en France ?
L’exemple des Gentianes


Vers où orienter, pour quelques semaines, un jeune en pleine crise, afin qu’il s’apaise ? Combien d’équipes ne se posent-elles pas cette question, régulièrement, sans avoir de réponse. Un établissement propose cette solution, mais est bien trop seul à le faire.


On a pris l’habitude de limiter le principe du séjour de rupture au départ vers des contrées étrangères qui rompt avec le mode de vie habituel. Pourtant, les ressorts de la « mise au vert » et de la « prise de distance » peuvent aussi trouver dans l’hexagone des espaces d’application, la meilleure illustration en étant l’établissement des Gentianes, situé en Haute Savoie. Pour y accéder, il faut remonter la vallée de l’Arve menant au tunnel du Mont blanc, riche d’une industrie du décolletage employant 60.000 salariés. Arrivé à Bonneville, gravir les pentes en direction du massif du Bargy, en suivant une route sinueuse et escarpée qui ne cesse de monter. Vous voilà arrivés au Mont Saxonnex, véritable petit nid de verdure, situé à mille mètres d’altitude, nappé de neige cinq mois d’hiver, le vert intense de la végétation sauvage alternant avec le gris mordoré de la roche quand les beaux jours arrivent. A la beauté du paysage, s’articule un sentiment d’isolement : « c’est un trou paumé, ici » ne manquera pas de penser le jeune qui découvre ce lieu improbable où il débarque. Une grande bâtisse aux vastes pièces, posée en plein centre du village a de quoi accueillir une cinquantaine de personnes. C’est ce qu’elle a fait durant des années et continue à faire ponctuellement, ouvrant ses portes à des groupes pour des mariages, des anniversaires, voire des séjours de vacances. Mais, la destination de ce chalet est principalement dédiée, depuis trois ans, à l’accueil de sept adolescentes et adolescents, pour un séjour de rupture d’un mois, renouvelable jusqu’à deux fois (et au-delà, exceptionnellement).


Comment tout a commencé

Construit par les habitants du village, entre 1950 et 1954, à l’initiative du Père Deletraze, afin d’accueillir déjà des enfants défavorisés, le chalet des Gentianes a été géré, pendant plusieurs décennies par l’association originaire de Paris Avenir Vacances Loisirs qui utilisa ce coin de montagne pour offrir un lieu d’oxygénation aux jeunes de la capitale. Minée par des problèmes financiers, l’association dut mettre un terme à ses activités en 2011. C’est l’un de ses proches, Jean-Yves Blandin, qui décida de prendre le relais, en créant une SARL Air pur et soleil locataire des Gentianes, à charge pour lui de relever le défi de gérer à la fois, à neuf cent kilomètres de distance, son lieu de vie situé à Guer, en Ille et Vilaine, et cet espace de séjour de rupture en Haute Savoie. Il est présent au Mont Saxonnex une semaine par mois, gardant contact par téléphone, le reste du temps, avec l’équipe éducative constituée de cinq éducateurs spécialisés, d’un chef de service et d’une psychologue à mi-temps, plusieurs fois par jour si nécessaire. Depuis avril 2011, c’est environ une centaine de jeunes qui se sont succédés dans ce lieu ouvert toute l’année, sept jours sur sept. L’objectif est d’accueillir des adolescent(e)s pour qui le besoin se fait sentir de prendre le large par rapport à leur quotidien : tensions à la limite de la rupture avec leur foyer, leur famille d’accueil ou leurs parents, démobilisation et désinvestissement scolaire et/ou professionnel, saturation des relations avec les institutions, nécessité de se poser, pertinence d’une mise à distance d’un entourage trop envahissant… le séjour proposé est conçu comme un sas d’apaisement et de décompression entre un avant problématique et un après projeté comme un nouveau départ.


Le quotidien aux Gentianes

Les quelques semaines de séjour sont utilisées pour cultiver le bien-être des pensionnaires : faire attention eux, à leur santé, les aider à faire le point sur leur situation et leur projet. S’ils réussissent à se poser, l’objectif est atteint. S’il est possible de les amener jusqu’à un bilan de compétence à la mission locale, la réussite sera encore plus grande. Mais, le degré d’exigence est volontairement fixé très bas. Il serait absurde d’exiger d’eux ce pour quoi justement ils sont là : difficulté à s’insérer scolairement et professionnellement, à se positionner dans des relations sociales, à tisser un lien de confiance avec les adultes. Les règles sont peu nombreuses mais précises : se lever (9h00), se rendre à l’heure et demi de remis à niveau scolaire (10h à 11h30), participer aux activités de l’après-midi, accomplir les tâches ménagères (les jeunes font à manger et la vaisselle avec les éducateurs), regagner sa chambre à 22h00. Si les relations avec les autres jeunes du village sont volontairement limitées, les pensionnaires des Gentianes ayant interdiction de traîner dans les rues du Mont Saxonnex, le choix a été fait de beaucoup se tourner vers l’extérieur. Les activités proposées mettent à profit la richesse de la région : ski l’hiver, escalade, sport d’eaux vives en été, randonnées, karting ou sorties en ville en toutes saisons… Une attention particulière est apportée individuellement à chaque jeune, un éducateur pouvant se rendre disponible pour s’écarter avec lui du groupe plusieurs heures, s’il sent la tension monter. Tout est fait pour trouver avec lui un compromis, afin d’éviter le passage à l’acte. L’idée d’un séjour hors les murs sur trois jours entre un jeune et un encadrant vient d’être conçu. Si, pour beaucoup d’adolescent(e)s, le séjour se déroule en moyenne sur deux mois, il est arrivé exceptionnellement qu’il soit bien plus court ou bien plus long.


Les délais de séjour

Le record de rapidité a été atteint par ce jeune refusant d’emblée la règle voulant qu’il ne puisse utiliser son téléphone portable que de 16h30 au coucher. Bloquant sur cette exigence sur laquelle il refusait tout compromis, il ‘est aussitôt reparti avec son éducatrice. Quant au record de longévité, il fut remporté par un autre jeune resté six mois, car aucune proposition d’accueil n’avait pu être trouvé pour lui avant. « Même si nous ne concevons pas de laisser partir un jeune, sans qu’il y ait une solution, un séjour qui dépasse les deux ou trois mois n’apporte rien de plus : la prise en charge n’est plus alors opérante. Il n’y a vraiment d’efficacité, que si nous fonctionnons dans une dynamique transitoire. C’est pourquoi nous sommes en relation permanente avec l’éducateur référent du jeune, pour préparer le retour » explique Drid Malek, le chef de service des Gentianes. Aucun séjour n’est contraint. Un contrat d’accueil est signé à l’arrivée : sa durée est d’un mois. Son renouvellement sera décidé avec l’accord du jeune et du service placeur. On n’est pas dans l’enfermement, comme cela peut être le cas dans un centre éducatif fermé. Le séjour relève non du dispositif pénal mais bien de la protection de l’enfance. Pour autant, le public accueilli n’est pas fondamentalement différent, en terme de troubles du comportement, de difficultés de socialisation et de tolérance face à la frustration et à l’autorité de l’adulte. Les Gentianes ont connu quelques fugues, mais finalement pas tant que cela. La gare n’étant qu’à six kilomètres, c’est elle que les jeunes qui se sont enfuis voulaient gagner pour repartir chez eux, avant la fin du séjour. L’intervention des pompiers ou des gendarmes n’est pas chose courante, même si cela peut arriver. La seule limite à ne pas dépasser, ce sont les actes de violence contre le personnel ou d’autres jeunes. Une plainte serait déposée et une exclusion prononcée. Mais en trois ans, cela n’est jamais arrivé.


Répondre aux besoins

Les Gentianes sont régulièrement sollicités pour accueillir des jeunes de la région parisienne. Nice et la Loire Atlantique font aussi partie des régions avec lesquelles ils travaillent fréquemment. Cette fidélisation est à la mesure de la satisfaction du travail accompli. Il est vrai que le nombre de professionnels présents (cinq éducateurs et un sixième en court de recrutement) permet une grande disponibilité auprès de chaque jeune accueilli. Le travail mené cherche à la fois à confronter au group et à prendre en charge individuellement. Il se veut souple et intensif. L’équipe a été renouvelée en janvier 2014, l’accent ayant été mis sur la qualification professionnelle. Les jeunes accueillis changeant tous les deux ou trois mois, le travail demandé exclut la continuité. Tout doit pouvoir être mené en un temps très limité. C’est pourquoi les moyens mis à disposition sont importants et de qualité, le cheminement rapide des jeunes accueillis étant escompté. « C’est vrai que notre prix de journée est élevé, mais ma volonté est d’être dans la plus grande transparence, par rapport aux services qui nous financent, quant aux dépenses auxquelles nous sommes confrontés » explique Jean-Yves Blandin qui refuse toutefois de se cantonner à la seule fonction de gérant de la société Air pur et soleil. La semaine qu’il passe, chaque mois, aux Gentianes, est surtout consacrée à l’éducatif : « j’en profite pour intervenir auprès des gamins, recadrer quand c’est nécessaire et participer aux activités à leurs côtés ». S’il investit un rôle de tiers entre les éducateurs et les jeunes accueillis, il note le rôle éducatif joué tant par la secrétaire que le régisseur qui côtoient, chaque jour, les adolescent(e)s et contribuent, à leur niveau, à apaiser certaines situations conflictuelles. Mais, Jean-Yves Blandin a tout autant la volonté de jouer un rôle actif dans les réunions de travail de l’équipe confrontée aux difficultés quotidiennes, participant à la réflexion portant sur les modalités d’intervention.


Essaimage

Le séjour de rupture proposé par les Gentianes répond à un vrai besoin d’équipes éducatives pouvant rencontrer des blocages à un moment donné et ressentant la nécessité de trouver des relais. Comme dans tout établissement, une procédure d’accueil a été élaborée qui passe par la présentation écrite de chaque candidature. Pour autant, les délais d’admission sont, le plus souvent, extrêmement courts, du fait même de la durée limitée des séjours qui rend disponibles des places et du choix de travailler dans une logique d’entrée et de sortie permanente. Certaines situations très exceptionnelles peuvent même amener à une décision dans la journée. A la différence de beaucoup de foyers d’adolescents qui, soucieux de préserver l’équilibre de groupes parfois fragilisés par des jeunes en grande difficulté, temporisent l’admission d’un autre adolescent trop perturbé, ici une candidature au profil compliqué ne fait pas autant hésiter, puisque ce type d’accueil constitue la raison d’être des Gentianes. Interrogé sur l’extension ou l’essaimage de ce type de structures, Jean-Yves Blandin insiste sur le choix de préserver le caractère « familial » des modalités d’accueil qui ne permet pas d’aller au-delà de sept jeunes pris en charge. Quant à la création de petites sœurs de la Gentiane, dans d’autres départements, il y pense bien, mais se heurte à la frilosité des Conseils généraux et à la nouvelle procédure imposée par la loi « Hôpital, patients, santé, territoires » votée en 2009 et qui fait dépendre la création de structures innovantes des « appels d’offre » initiés par les autorités de tutelle. Air pur et soleil et son chalet du Mont Saxonnex reste donc, pour l’instant, le pionnier isolé et solitaire d’un type d’établissement qui répond pourtant à un vrai et cruel manque en protection de l’enfance.

 

Jacques Trémintin - LIEN SOCIAL ■ n°1142 ■ 29/05/2014

 
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