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Bas seuil : protection de l’enfance Version imprimable Suggérer par mail


L’accueil de bas seuil en protection de l’enfance

Comparaison n’est pas raison. L’extension aux mineurs d’une méthodologie appliquée aux adultes n’est en rien évidente. Pourtant, c’est ce qui se passe avec des dispositifs créés aux quatre coins de notre pays, démontrant la nécessité d’innover face à un public mettant trop souvent en échec les dispositifs.


La tradition des équipes éducatives veut que l’on fixe un cadre structurant aux enfants et aux adolescents pris en charge. On cherche, avec raison, à les amener au « principe de réalité » qui est sensé animer l’adulte, pour mieux les aider à prendre la distance avec le « principe de plaisir » qui préside aux fonctionnements infantiles. On les confronte volontiers à la frustration, pour favoriser chez eux une posture de temporisation et de sursis, face au passage à l’acte. L’éducation perdrait sa raison d’être, si elle ne les aidait à différer leur pulsion, à éviter l’immédiateté et à renoncer à la toute puissance. Nous pourrions continuer encore longtemps sur cette rhétorique, tant elle provoque l’adhésion. Il n’est pas question ici de remettre en cause la validité de cette conceptualisation qui démontre au quotidien sa pertinence. Pourtant, si cela fonctionne pour l’immense majorité des mineurs concernés par l’éducation spécialisée, pour une infime minorité d’entre eux, cela coince. Ce sont ces adolescent(e)s qui mettent tout en échec, semblant ne rien accepter et passant de structures en structure tel un paquet de pointes ou une « patate chaude », parce qu’ils y « mettent le feu ». Ils semblent cultiver l’art de s’attaquer au cadre qu’on leur impose, non par une quelconque malignité ou simple volonté de s’opposer, mais parce qu’ils n’y trouvent aucun sens, n’en comprennent pas les raisons, le vivant comme autant de persécutions et/ou de brimades.


Incasables ?

Les psychiatres ont trouvé une étiquette tout à fait pratique, évoquant une « personnalité antisociale », caractérisée par une tendance générale à l'indifférence vis-à-vis des normes sociales, des émotions et les droits d’autrui, ainsi que par un comportement impulsif. Mais, en général, ils ne peuvent rien pour ces jeunes, car ceux-ci ne sont quasiment jamais dans la demande d’un soin psychique. Le système judiciaire ne se trouve pas forcément beaucoup plus concerné, car un nombre non négligeable de ces jeunes ne relèvent pas du pénal. Décider de refuser toute vie en collectivité, dans quelque foyer que ce soit, en mettant en échec famille d’accueil ou lieu de vie et se retrouver à errer dans la rue, à fréquenter les squats et à faire la manche ou se prostituer ne relève d’aucune infraction. Les dispositifs de protection de l’enfance se retrouvent dans la même impuissance. Ils offrent à ces jeunes un accueil fondé sur des règles qu’ils ne respectent pas, un mode de vie stabilisé basé sur des rituels auxquels ils n’adhèrent pas et une relation structurée à partir d’un minimum d’exigences qu’ils rejettent. A leur tour, ils n’ont d’autres solutions que de rejeter ces mômes qui, non seulement, ne trouvent pas leur place, mais entraînent les plus fragiles à leur côté dans des fugues ou des dérives. Ces situations sont à proprement parler atypiques, inclassables, incasables. « Incasable », voilà le mot lâché. Aucun dispositif ne semble pouvoir leur offrir la moindre prise en compte. Et, c’est cette incapacité à répondre à des besoins nouveaux qui crée l’incasabilité.


Les dispositifs de bas seuil

Le concept de bas seuil renvoie à la notion anglo-saxonne « step by step » (« marche après marche ») qui propose un accueil des usagers qui ne fait pas de l’élaboration d’un projet cohérent une condition préalable, mais une possibilité ouverte. C’est la prévention de la toxicomanie qui a appliqué en premier cette pratique. Pendant longtemps, les usagers de drogue se sont vus imposer le sevrage, comme condition préalable d’accès au dispositif de prise en charge et de soins spécialisés. Les dégâts sanitaires et sociaux provoqués par l’épidémie de SIDA ont infléchi progressivement l’action sociale vers une politique de réduction des risques. Diverses mesures furent alors prises comme la vente libre des seringues en pharmacie, les programmes permettant de les échanger et les traitements de substitution. Mais aussi, l’ouverture de lieux d’accueil ouverts à n’importe quel usager de drogues, sans conditions d’accès autres que le respect mutuel et l’interdiction de consommer sur place. Si une telle approche fut critiquée comme une insupportable compromission à l’égard des comportements addictifs, elle permit de garantir les conditions sanitaires de la prise de produit et d’entrer en relation avec des personnes en grande souffrance qui n’avaient pas forcément contact avec des intervenants sociaux et médicaux, les faisant ainsi sortir de l’anonymat ou de la clandestinité. La même approche est aussi utilisée pour les « sans domicile fixe » qui se voient proposer des lieux d’accueil de jour leur permettant de poser leur sac, de prendre un café, voire de se doucher, sans autre exigence, ni contrepartie préalables autres que le respect des lieux et l’absence de violence.


Du côté de l’enfance en danger

Le secteur de la protection de l’enfance a vu émerger çà et là, ces dernières années, des petits services proposant un suivi relevant de cette logique de bas seuil : prendre en charge des adolescent(e)s en acceptant leur errance, leurs fugues, leurs dérives, en traitant ces comportements non comme des difficultés à éliminer au plus vite, mais comme un support sur lequel travailler. On ne cherche plus à intégrer ces jeunes dans le mode de vie que l’on souhaite pour eux, mais on les prend là où ils en sont et on se donne le temps de cheminer avec eux, à leur rythme, attendant que la demande émerge et mûrisse. Les résistances et les hésitations ont été fortes. On peut le comprendre : se pose la question des responsabilités, du fait de la minorité de ces jeunes garçons ou jeunes filles. S’il leur arrive un accident, qu’ils (elles) se font agresser ou commettent des actes de délinquance qui en assumera les conséquences ? Il est étonnant de constater à quel point ces mômes semblent échapper aux dangers qui les guettent. Mais l’actualité récente n’est pas exempte ni de viols, ni de décès ou autres actes graves subis ou agis par des mineurs hors de contrôle des adultes. Mais, les Conseils généraux ou la Protection judiciaire de la jeunesse se sont vite rendus compte que, finalement, ils n’avaient pas le choix. Tout au contraire, l’action sociale a montré là sa pleine capacité d’innovation et d’adaptation à des besoins auxquels le dispositif existant ne répondait pas.


Cinq principes de fonctionnement

Un certain nombre de modalités communes émergent des pratiques des services de protection de l’enfance qui agissent dans une logique de bas seuil. Il y a, d’abord, le rabaissement des ambitions et des exigences des professionnels. Il ne s’agit plus de fixer un cadre de socialisation qui impose les règles du vivre ensemble, mais de tolérer leur transgression, avec pour objectif à moyen ou long terme de réussir malgré tout à les faire respecter. On recule pour mieux sauter. Il y a, ensuite, le respect absolu du rythme de l’adolescent. On brûle de le voir adopter un mode de fonctionnement propice à son intégration dans un monde en crise. Eh bien non, il va falloir attendre : rester à ses côtés, en acceptant ses dérives, jusqu’au moment où interviendra le déclic tant attendu. Cela peut prendre des semaines, voire des mois. Troisième caractéristique, un accompagnement fortement individualisé. On est quand même pas dans du un pour un, mais les nécessaires disponibilités et réactivités imposent un faible nombre de suivis par professionnel. S’il ne s’agit pas de réagir dans l’immédiateté et le tout, tout de suite, il faut se montrer présent et au plus proche de ce que vit le jeune. Ce qui débouche sur la quatrième caractéristique : être là aussi, en dehors des heures traditionnelles de travail. Ce n’est pas le jeune qui est convoqué par le professionnel, mais l’inverse : il faut « saisir la balle au bond », au moment où l’adolescent est le plus disponible. Enfin, dernière constante : accepter le risque, ne pas craindre d’être confronté à des situations dangereuses mises en acte par le jeune. Une autre approche du travail socio-éducatif illustré par les trois expériences de Brest, Lyon et Nantes présentées dans la suite de ce dossier.

Lire le reportage : AJD - Caluire (69)
Lire le reportage : DAPE - Landerneau (29)
Lire le reportage : DAUME - St Sébastien sur Loire (44)

 

Jacques Trémintin - LIEN SOCIAL ■ n°1141 ■ 15/05/2014

 
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