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Labzae Mustapha - CEF La Rouvellière Version imprimable Suggérer par mail


« Il faut leur permettre de s’accrocher à nous, sans nous accrocher avec eux »


Pour Mustapha Labzaê, Directeur du CEF La Rouvellière, la priorité, même dans l’enfermement, reste l’éducatif.


Quelle est la spécificité du travail en CEF ?

Il y a un proverbe marocain qui dit « ne soit pas mou, tu te ferais essorer ; ne soit pas dur, tu te ferais casser ». C’est de cet entre deux qu’il s’agit de tenir avec les jeunes que nous accueillons et qui n’ont pas encore trouvé la relation significative qui puisse les porter. Ils sont à la fois dans la demande d’une accroche affective et dans la destruction du lien, qu’il vive comme menaçant, cherchant en permanence à vérifier la solidité de l’adulte. Ils tentent de s’attacher, mais cet attachement peut venir alimenter leur pathologie. Étant dans une quête affective sans fin, ils vivent l’exigence de la loi comme la preuve qu’on ne les aime pas. Ils sont exaspérants, parce qu’ils sont désespérés. Pourtant, dès lors où ils nous sont confiés, c’est à nous de nous adapter à leur problématique, afin qu’ils aillent jusqu’au bout des six mois que dure leur placement. Il n’est pas question de les renvoyer pour les mêmes raisons pour lesquelles ils arrivent chez nous.


Justement, comment réussissez-vous à travailler avec ces jeunes ?

Nous sommes contraints par le facteur temps : on nous demande de donner un cours nouveau à leur vie, en seulement six mois. Nous faisons donc de la « fast éducation ». L’outil du « référentiel niveau », que nous avions nommé au départ « permis à points », permet de valider leurs efforts. Nous en assumons l’inspiration béhavioriste qui n’a pas bonne presse dans notre pays. Il ne s’agit pas d’un conditionnement inconscient destiné à les soumettre, mais d’une action visant à ce qu’ils appréhendent et sachent comment investir ce cadre qu’ils ont toujours rejeté partout où ils sont passés. L’une de leurs difficultés majeures, c’est de se situer dans la dimension spatio-temporelle. Nous y répondons, d’abord, par un emploi du temps très précis. A 9h, ils doivent avoir fini leur petit déjeuner et être en activité. Par contre, à 12h15, ce n’est plus l’heure d’être en atelier. Ils doivent être au réfectoire. Nous avons ensuite séparé l’espace en deux territoires. L’un est consacré à l’hébergement et aux repas. Le jeune y est encadré par des « éducateurs ». L’autre est dédié à l’activité de jour : y interviennent des « pédagogues ». Un grillage sépare les deux. Une porte permet de passer de l’un à l’autre.


Ce cadre que vous posez n’est-il pas un peu « rigide » ?

Nous sommes stricts sur les petites contraintes, afin qu’ils apprennent à respecter les grandes. Ainsi, dès l’entretien d’accueil, j’exige trois comportements : le jeune doit me vouvoyer et m’appeler « monsieur le Directeur », je leur interdis de marcher sur les pelouses et je leur demande de se lever quand je pénètre dans la salle de classe. Au-delà de règles de respect qu’ils ont oubliées ou jamais intégrées, on est bien là dans la symbolique du cadre dont ils doivent s’imprégner. Mais ce qui prime, c’est toujours l’éducatif. Quand ils cassent, ce qui m’importe ce n’est pas tant ce qu’ils ont cassé, mais pourquoi ils l’ont fait et comment, à l’avenir, leur permettre de ne plus le faire. Même si la règle doit être respectée, nous ne l’appliquons pas d’une manière aveugle. Si le moule doit tenir, il doit tout autant se montrer élastique et s’adapter à chaque situation qui est singulière et à chaque jeune qui est unique. C’est ce paradoxe que nous essayons de tenir au quotidien : proposer un cadre à la fois structurant et rassurant, tout en faisant preuve de bienveillance et de souplesse. Notre objectif ultime consiste à ce que chaque adolescent qui passe chez nous soit suffisamment marqué psychiquement pour réussir sa vie quand il sortira, pas tant pour qu’il s’insère au plus vite, mais pour qu’il devienne un citoyen à part entière.


A vous écouter, on ne voit guère de difficultés dans votre établissement. Serait-il un modèle ?

Loin de moi cette prétention ! Bien sûr, que nous rencontrons des problèmes. Nous avons été inspectés par les équipes du contrôleur général des lieux de privation de liberté. Même si leur rapport est très positif, il nous reproche, par exemple, le faible taux de qualification de notre personnel. Nous avons un plan de formation pour favoriser la Validation des acquis de l’expérience. Mais dès qu’ils obtiennent leur qualification, les salariés s’en vont. C’est que travailler en CEF est épuisant. Une heure de travail ici équivaut à quatre heures dans n’importe quel autre établissement. Nous avons beaucoup d’arrêts de travail. Nous collaborons étroitement avec le service de la santé au travail (anciennement médecine du travail) et notamment avec sa psychologue, pour essayer d’y remédier. Nous faisons aussi intervenir Bernard Gaillard, Docteur en psychologie clinique à l’université Rennes lors de séances de régulation mensuelles ou en urgence dans une logique de débriefing, en cas d’évènement grave. En outre, chaque salarié dispose de la possibilité d’aller consulter individuellement un psychiatre ou un psychologue à concurrence de trois séances. La bientraitance envers les personnels est gage de bientraitance envers les jeunes. Malgré tout cela, le turn-over est important.



« Loin de l’empêcher, l’enfermement favorise la rencontre »

 

Formée en en psycho-criminologie et en victimologie, Frédérique Marchand a été recrutée au CEF dès son ouverture. Elle explique son rôle de psychologue dans cet établissement.


Le cadre de l’enfermement n’est-il pas antinomique avec votre rôle de psychologue ?

Tout au contraire, c’est un levier qui permet la rencontre et, paradoxalement, qui favorise l’émergence d’une demande. Pour le comprendre, il faut expliquer que c’est justement parce que l’enfermement empêche d’être dans l’agir, qu’il encourage l’échange. Cela permet d’essayer de réenclencher la pensée de ces jeunes, alors que jusque là, ils ont toujours privilégié le passage à l’acte et le ressenti. Se mettre à penser est vécu par eux, comme un danger et un risque de souffrance. Mon travail consiste dès lors à leur démontrer qu’au contraire ce peut être une source de plaisir. C’est pourquoi je les emmène à la ludothèque d’Allonnes, pour choisir des jeux fonctionnant sur la communication. Je participe aussi avec ma collègue éducatrice Héloïse Lecourt à l’atelier spect’acteur. Nous choisissons des films leur permettant de dépasser leur propre histoire, tout en en parlant malgré tout, même si c’est d’une manière détournée. J’utilise la technique du photolangage qui libère leur imaginaire. J’anime des débats « paroles d’ados » sur des thématiques qui font conflit pour eux. L’objectif de tous ces outils est bien d’arriver à ce qu’ils s’autorisent à libérer leur expression sur les émotions qu’ils ont vécues à l’occasion d’un moment douloureux de leur vie : leur incarcération, leur jugement, la séparation d’avec leur famille …


Comment se déroule votre suivi sur les six mois que dure le placement ?

Même si je rencontre chaque jeune à raison d’une fois par semaine, je n’assure pas de thérapie. A l’arrivée de l’adolescent, j’attends quelques jours, avant de le recevoir. Je veux qu’il constate que tous ses pairs viennent me rencontrer. Mon objectif est de démystifier ma place. Je commence par lui demander de me préciser ses représentations sur le rôle d’une psychologue. Je renverse ainsi la démarche qui voudrait que ce soit moi qui lui apprenne des choses sur eux-mêmes. Certains sont très labiles, d’autres sont mutiques. J’utilise le jeu de dames, pour libérer leur parole. Au détour de la partie, certains lâchent des bribes de leur histoire. Je fais attention à toujours être disponible et dans la permanence par rapport à eux. Chaque moment de leur séjour en CEF où émerge une angoisse, peut être l’occasion d’un investissement de l’espace d’écoute que je leur offre. Certains s’en emparent à un moment ou à un autre. D’autres ne le font jamais. Par contre, lorsqu’ils sont proches du départ, les possibilités se restreignent. Ils désinvestissent les ateliers et se montrent bien moins disponibles.


Travaillez-vous avec les familles ?

J’invite les parents à revenir me voir quinze jours après leur première venue au CEF. Je leur parle alors du travail que j’ai engagé avec leur fils, en présence de celui-ci. Mon rôle est clair : je suis là pour leur enfant. Je ne peux travailler sur leur propre problématique. Mais, comme ils ont souvent été mal jugés et sont épuisés par le comportement de leur garçon, ils ne le voient pas progresser et se montrent parfois sceptiques sur son évolution. C’est aussi cela que j’essaie d’accompagner.


Comment percevez-vous le travail de vos collègues éducateurs ?

Je suis très admirative de leur travail. Ils sont en permanence sur le fil, manipulant comme des chimistes des solutions instables qui peuvent exploser à tout moment. Les éducateurs d’internat sont les plus exposés, les jeunes étant souvent sans pitié. Les pédagogues disposent de l’activité comme tiers médiateur. J’ai conscience d’être à une place privilégiée. L’équipe actuelle est la plus solide que je n’ai jamais connue. Il y a une mixité entre hommes et femmes, entre diplômés et non diplômés et au niveau ethnique et culturel. Même si nous sommes dans un établissement très ouvert à l’innovation où l’on est non seulement autorisé, mais encouragé à être créatif, il y a une authentique souffrance au travail, avec comme conséquences beaucoup d’arrêts maladie. Et cela est un vrai problème. Nous sommes toutes et tous confrontés à la même question centrale : préserver et stimuler le désir que nous avons de voir ces jeunes s’en sortir. Et l’usure professionnelle mine ce désir.


Voir le reportage : CEF La Rouvellière - 49

 

Jacques Trémintin - LIEN SOCIAL ■ n°1144 ■ 26/06/2014

 
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