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La protection de l’enfance Version imprimable Suggérer par mail


La protection de l’enfance est-elle une honte ?

Le travail social est parfois victime de sa propre déontologie. A vouloir préserver la confidentialité de son action, il prête le flanc à toutes les suspicions, sans pouvoir se défendre. Illustration avec l’émission programmée récemment sur France5.


Le mardi 16 septembre, France 5 proposait une soirée consacrée à l’Aide sociale à l’enfance, avec en première partie un documentaire d’Alexandra Riguet et de Bernard Laine intitulé « Enfants en souffrance, la honte ! ». Travail d’investigation journalistique remarquable et sans concession qui ne se contente pas de pointer un certain nombre de dérives, mais qui interroge tout autant sinon plus les conditions dans lesquelles elles ont pu être commises. Un accident de la route tue un responsable de lieu de vie en état d’alcoolisation et les deux adolescentes qu’il transportait ? Le Conseil général, qui lui avait accordé son agrément, connaissait ses problèmes d’alcool, mais a néanmoins maintenu les placements. Un surveillant de nuit agresse sexuellement des enfants dans un foyer ? Son directeur soupçonnait ses agissements, puisqu’il lui avait adressé des lettres de menace de licenciement s’il ne cessait pas d’emmener des mineurs à son domicile : il avait néanmoins continué à travailler … et à agresser de jeunes garçons. Les propriétaires d’une maison d’enfants se font payer les traites de leur Mercedes, sur le prix de journée ? Pendant longtemps le Conseil général, ne contrôlant jamais ses comptes, ne s’en apercevra pas. Les cadres de direction d’une association profitent financièrement de leur position, en se faisant en autre payer leur taxe d’habitation personnelle par l’institution ? Il faudra le suicide d’un éducateur pour que cela soit découvert. Une assistante familiale est condamnée pour acte de maltraitance sur l’adolescent qu’elle accueille ? Le service gardien a refusé que la victime assiste au procès.


Contrôle en berne

Les quelques représentants de Conseils généraux qui, dans le reportage, ont accepté de témoigner apparaissent très gênés, quant à l’effectivité de leur mission de vérification de l’adéquation des lieux d’accueil avec les normes et exigences édictées par leur administration. Et pour cause : le rapport de la Cour de comptes datant de 2009 a calculé qu’un contrôle intervenait, en moyenne, tous les 26 ans ! La possibilité que de tels scandales puissent ainsi perdurer durant des décennies doit effectivement être dénoncée. Stanislas Tomkiewicz et Pascal Vivet l’avaient déjà fait pour des pratiques de maltraitance dans les institutions, en 1991, dans « Aimer Mal, Châtier Bien ». Après la disparition de son co-auteur, Pascal Vivet avait repris le flambeau, en 2005, dans « L'enfant Proie - Dysfonctionnements et dérives de la protection de l'enfance ». Ce reportage pointe des carences, quant à la capacité de contrôle des autorités de tutelle. Qu’adviendra-t-il dans les mois à venir ? La question mérite d’être posée. Avec cent un conseils généraux, on imagine la diversité des modalités de régulation. L’abandon par l’État de la fonction de protection de l’enfance, au profit des collectivités locales, a supprimé toute compétence et autorité au ministère des affaires sociales en la matière, chaque département étant laissé libre de gérer comme il l’entend ce contrôle. Une volonté politique centralisée forte permettrait de garantir une amélioration de la vérification de l’adéquation des prestations en protection de l’enfance. Mais, la volonté politique d’aujourd’hui étant plutôt orientée vers la diminution des dépenses sociales, au profit du versement de subventions publiques aux entreprises privées, l’avenir s’annonce sombre.


Protection de la vie privée

S’il est important de se dégager de tout réflexe corporatiste, en reconnaissant la légitimité de la dénonciation de ces dérives, il convient néanmoins de rappeler aussi les spécificités du secteur de la protection de l’enfance. Non, on ne peut faire toute la transparence à destination du grand public sur ce qui s’y déroule. Non, on ne peut révéler nominativement et ouvertement les difficultés rencontrées par les enfants ou adolescents et leur famille et ce qui est mis en œuvre pour les accompagner. Non, on ne peut présenter à visage découvert des mineurs bénéficiaires d’une mesure de protection. Dans le documentaire, Alexandra Riguet s’étonne du peu de réponses positives à ses demandes de venir filmer au sein d’un foyer d’accueil. Les professionnels en protection de l’enfance ne sont pas des thuriféraires de la télé réalité, acceptant volontiers d’étaler sur la place publique l’intimité de tel ou tel jeune. S’ils refusent en général de communiquer sur la vie privée des mineurs pris en charge, ce n’est pas parce qu’il y aurait quelque chose à cacher, mais parce qu’ils s’interdisent de divulguer ouvertement ou de laisser un enfant ou un ado s’exposer ainsi, en présentant sur la place publique son histoire personnelle et familiale. Si le fait d’étaler la problématique d’un certain nombre d’adolescents n’a posé aucun problème éthique aux réalisateurs, il en pose pour la plupart des travailleurs sociaux. Sauf, manifestement, à ce foyer de Mayenne qui a accepté d’ouvrir ses portes aux caméras des reporters. Même si cette partie du documentaire permet d’apporter une vision bien moins sombre de la protection de l’enfance, que celle diffusée dans le reste du film, se pose quand même un vrai problème de déontologie.


Journalisme et travail social

« Le travail social doit-il se rendre visible ? ». C’était là le thème des journées 2012 de l’ANAS. Didier Dubasque, assistant social de formation ayant exercé comme journaliste pendant quatre ans, y expliquait ce qui rapproche la profession de journaliste de celle de travailleur social. Les deux métiers se doivent d’être dans l’écoute et la compréhension pour retraduire et décrypter au mieux ce dont ils sont témoins. Ils essaient, l’un et l’autre, de traiter l’information reçue d’une manière qui soit la plus compréhensible possible. Ce sont là des proximités qui pourraient justifier une collaboration réciproque et respectueuse de la spécificité de chacun. Pourtant, d’autres registres les opposent. La relation entre le journaliste et son public ne peut se faire que par la révélation de ce qu’il a appris, alors que le travailleur social ne peut établir une relation de confiance avec l’usager qu’à condition de s’engager à préserver la confidentialité des renseignements qu’il détient sur lui. Là où un certain nombre de journalistes peuvent parfois privilégier la simplicité et la certitude, l’immédiateté et l’émotion (parce que c’est ce qui est le plus facile à retransmettre au public), l’action du travailleur social s’appuie sur la complexité et l’incertitude, le long terme et la prise de distance avec le pathos (parce ce n’est qu’ainsi qu’il pourra le mieux travailler avec l’ambivalence et l’ambiguïté de bien des situations). La démonstration de ces différences est flagrante dans ce documentaire qui pose en creux des questions, auxquelles il ne répond pas. Certes, il dénonce avec raison les dérives inadmissibles survenues dans trois maisons d’enfants, une famille d’accueil et un lieu de vie. Mais qu’en est-il des près de 2.700 autres établissements et services en charge de la protection de l’enfance ? Qu’en est-il des 42.000 autres familles d’accueil ? Qu’en est-il des 465 autres lieux de vie ? Y trouve-t-on aussi cette maltraitance, cet alcoolisme et ce gaspillage des fonds publics que ceux évoqués dans le documentaire d’Alexandra Riguet et de Bernard Laine ? Le film prête le flanc à la généralisation, donnant le sentiment au téléspectateur que la protection de l’enfance est le lieu d’une fraude massive et d’une malveillance largement étendue. Si ces journalistes rendent effectivement justice aux victimes des scandales dénoncés, ils jettent le discrédit et la suspicion sur des dizaines de milliers de professionnels engagés au quotidien dans un travail qu’ils font en conscience, du mieux qu’ils peuvent ainsi que sur la bienveillance avec laquelle ils assurent la protection et l’éducation des mineurs qui leur sont confiés.

 

Jacques Trémintin - LIEN SOCIAL ■ n°1148 ■ 02/10/2014

 
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