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Rythmes scolaires Version imprimable Suggérer par mail


Rythmes scolaires : quand la concertation fait défaut


L’aménagement des rythmes scolaires devrait entraîner l’adhésion, la France détenant le record du plus faible nombre de jours de scolarité dans l’année et l’une des journées parmi les plus longues. La concertation devrait donc favoriser ce consensus.

 


Cela fait des décennies que les travaux des chronos biologistes ont démontré l’inanité de la répartition des temps de scolarité actuels dans notre pays. L’affaiblissement des capacités de concentration dans l’apprentissage des connaissances et la fatigue qui s’accumule en sont des conséquences préjudiciables à la disponibilité des enfants aux enseignements qui leur sont dispensés. Mais, personne n’avait osé, jusque là, s’attaquer à ce problème, à l’échelle nationale. Aussi, la décision de réformer le temps de présence des élèves à l’école ne pouvait être que la bienvenue. Elle aurait du rencontrer la plus large adhésion des partenaires de l’éducation de l’enfant. La réalité est bien plus complexe. Le Journal de l’Animation a décidé de proposer à ses lecteurs une série de reportages qui paraîtront régulièrement tout au long de l’année, pour faire le point sur les avancées et les blocages, pour identifier les ambitions et les difficultés, mais aussi pour permettre de mutualiser les solutions, les astuces et les options qui apparaissent les plus pertinentes, sur le terrain. Car, le choix a été fait de ne donner aucune consigne centrale et de laisser l’initiative aux acteurs impliqués, invités à innover, en adaptant les grands principes définis, à partir des caractéristiques locales. Premier volet dans ce numéro de septembre : une réflexion sur la concertation, garantie de réussite dans la préparation de ce réaménagement.


Du côté des politiques


Le Journal de l’animation était présent lors de la réunion publique tenue le 24 juin, à Saint Nazaire, ville moyenne située à l’embouchure de la Loire qui a fait le choix d’appliquer la réforme, dès septembre 2013. La municipalité avait décidé, ce jour-là, de présenter aux familles le projet élaboré, après dix mois de préparation. C’est le maire, Joël Batteux, qui ouvrit la séance, s’enorgueillissant que sa ville ait toujours réussi à relever des défis, et proclamant qu’elle ne saurait renoncer face à cette nouvelle difficulté. L’application de la réforme des rythmes scolaires serait certes complexe à mettre en œuvre, mais « on y arrivera » poursuivit-il, en précisant que le budget consacré à ce projet se montait à un million deux cent mille euros. Après une telle déclaration d’intention volontariste et résolue, c’est aux techniciens, responsables du service éducation de la mairie, qu’il revint d’avoir à détailler les modalités retenues. La fin des cours sera fixée à 15h30, les lundi, mardi et jeudi. Trois heures consacrées chaque semaine aux activités « péri éducatives », de 15h30 à 16h30. Il ne s’agira ni d’un apprentissage des savoirs (relevant de l’enseignement), ni d’une simple logique occupationnelle, mais d’une approche d’éveil, de découverte et d’initiation, confié à des professionnels qualifiés chargés de déployer leurs compétences dans trois champs : artistique et culturel tout d’abord, sportif ensuite, activités scientifiques et techniques et citoyenneté enfin. Ces activités seront facultatives et gratuites.


Du côté des parents


Comment ce dispositif a-t-il été imaginé et conçu ? « Dans la concertation » affirma Pascal Grange, adjoint au maire, chargé de l’éducation. Les témoignages que nous avons pu recueillir ne sont pas si affirmatifs. Certes les Directeurs et les Conseils d’école ainsi que les Fédérations de parents d’élèves furent consultés. Leur avis fut ainsi recueillis pour connaître leurs préférences quant au positionnement du temps péri éducatif : soit après la pause méridienne, soit en fin de journée scolaire. Mais, la concertation n’alla pas au-delà. « Il y a bien des détails sur lesquels nous aurions pu donner notre avis, si nous avions été associés » nous confie ainsi une maman, représentante de parents d’élèves. « Ces activités sont facultatives : ne risque-t-on pas de voir certains enfants livrés à eux-mêmes après 15h30 ? ». « Pour ceux qui y participeront, la mairie nous demande d’inscrire nos enfants sur ces activités, sans que l’on sache exactement ce qui leur sera proposé. On nous dit que ce n’est pas possible de proposer des animations à la carte, mais qu’il faut nous inscrire sur tout une période entre deux vacances. Si l’activité ne plaît pas à mon fils, il sera quand même obligé d’y aller, parce que je me serai engagée ? » S’il est vrai que l’inscription en ACM ne se fait jamais, à partir d’une programmation journalière précisée à l’avance, ces interrogations montrent de véritables incompréhensions qui auraient pu être prises en compte, tout au long de la préparation. C’est à la veille de l’été, quand tout est quasiment décidé, qu’elles sont entendues, enfin. Mais trop tard.


Du côté des professionnels


La ville de Saint Nazaire est riche de nombreuses infrastructures et d’un réseau associatif tant culturel que sportif qui seront utilisés pour ce temps péri éducatif. Plusieurs professionnels rencontrés avouent ne pas savoir comment la rentrée va se dérouler. Fin juin, ils ignoraient ce qui allait leur être demandé, début septembre. « Avec cinq mille enfants d’âge primaire regroupés par groupe de quatorze, cela fait plus de trois cent trente professionnels mobilisés sur ces trois heures. Je doute fort qu’on arrive à trouver le nombre d’encadrants nécessaires. Dans une école, une femme de ménage a même été sollicitée pour encadrer le temps péri éducatif. Je crois que c’est la panique à la mairie pour trouver les personnels nécessaires ». Bobards et rumeurs s’empresse de répondre Pascal Grange, le service éducation précisant avoir déjà positionné deux cent vingt personnels qualifiés et disposer, dès à présent, de cinquante candidatures qui seront étudiées au cours de l’été. Même si un comité de pilotage a bien réuni régulièrement les responsables des différentes structures, les intervenants potentiels restent dans l’incertitude de ce que l’on va leur demander. La période de l’été n’étant guère propice à la préparation de la rentrée, soit pour cause de vacances, soit en raison de l’investissement des professionnels sur les ACM, chacun va se retrouver à la rentrée, sans avoir pu vraiment se préparer.


Du côté des instituteurs


Les enseignants ont appris les grandes lignes du projet, par la presse, comme les parents ou les autres professionnels. Pour autant, ils restent avec beaucoup de questionnements. « Va-t-on utiliser nos salles de classe ? » s’interroge l’un d’entre eux. Leur faudra-t-il ranger leurs affaires, à 15h30, dans des pièces qui devront alors être réaménagées pour une heure d’activité, avant d’être à nouveau rangées pour la classe du lendemain ? Le Service de l’éducation répondra avoir commencé à recenser les espaces disponibles et avoir bon espoir d’en identifier suffisamment, pour ne pas avoir à utiliser les salles de classe. Il en faudrait plus de trois cent … Mais, les enseignants s’inquiètent aussi de la composition annoncée des groupes d’enfants qui se ferait verticalement, allant de la maternelle au CM2, ce afin de n’être pas soumis à un taux d’encadrement nécessitant encore plus de personnel. Comment peut-on proposer les mêmes activités, même si c’est de l’éveil et de l’initiation, à un petit de trois ans et à un grand de dix ? Autre inquiétude, le risque de limiter le temps scolaire aux seuls apprentissages de base « lire-écrire-compter », les activités d’éveil (musique, art plastique, sport …) étant renvoyés au péri éducatif. Autant de questions et d’inquiétudes qui auraient pu être traitées, si le temps de la concertation avait été aménagé. Déjà, une grève de plusieurs semaines des ATSEM mécontentes des conditions dans lesquelles la mairie veut les faire participer à ces temps péri éducatifs a paralysé les activités des maternelles.


Ailleurs


Et puis, il y a ce qui se passe à la périphérie des grandes villes. Robert, Directeur de l’équipement socioculturel d’une commune de sept mille habitants, à la périphérie de Saint Nazaire, se montre très sceptique. « L’idée de la réorganisation des temps scolaires est au départ excellente. Mais elle a été imaginée par des personnes qui ne savent pas comment il est possible de le concrétiser sur le terrain. Je vous avoue, d’ailleurs, que moi non plus ! Comment réussir à trouver les quatre vingt animateurs dont nous aurons besoin pour assurer une activité durant trois quart d’heure journaliers aux mille trois cents élèves de notre commune ? Lors d’un échange plutôt houleux avec l’inspectrice de l’Éducation nationale, celle-ci m’a suggéré d’utiliser nos salles de sport. Je lui ai répondu qu’en comptant le temps de réunir les enfants, de faire l’appel, de les faire cheminer jusqu’au gymnase et le temps de les ramener, il n’y aurait plus grand temps pour l’activité ! » Et de conclure que sur les petites communes, ayant encore moins de moyens, le risque est d’aboutir à une récréation de quarante cinq minutes. La concertation quand elle est limitée démontre, comme l’illustre Saint Nazaire combien les acteurs de l’éducation de l’enfant peuvent s’en trouver plongés dans la confusion, l’inquiétude et l’insécurité.

 


Une question de dates

La proximité des élections municipales (mars 2014) a sans doute fait réfléchir plus d’un maire. Une mauvaise gestion du réaménagement des rythmes scolaires pouvant peser sur le choix des parents, aussi électeurs appelés à voter, la décision a sans doute été prise, dans de nombreuses communes, de confier au nouveau municipe la responsabilité de définir les modalités d’une réorganisation d’autant plus aléatoire que les ressources financières ne seront pas toujours suffisantes.

 

 

Jacques Trémintin - Journal de L’Animation ■ n°141 ■ septembre 2013

 

 

 
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