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Portrait de J-P Rosenczveig Version imprimable Suggérer par mail


L’homme aux neuf vies
Quarante ans au service des droits de l’enfant


Si beaucoup ont entendu parler de Jean-Pierre Rosenczveig, peu connaisse l’itinéraire hors du commun qui a été le sien. L’occasion de le découvrir.


Comme les chats, Jean-Pierre Rosenczveig aurait-il neuf vies ? C’est à se le demander, tant le médiatique Président du Tribunal pour enfants de Bobigny multiplie les fonctions, successives et simultanées. Ce magistrat, qui a pris sa retraite au 30 juin 2014, a consacré quarante ans de sa vie à un combat central : les droits des enfants. Que ce soit en tant que juge des enfants, syndicaliste, écrivain, orateur, président d’association, conseiller ministériel, Directeur d’établissement public, expert national et international, réformateur… il aura eu à cœur la promotion de la cause des mineurs. Il est toujours spectaculaire d’assister au spectacle de cet homme montant à la tribune, devant une salle de centaines de personnes. Il n’a rien préparé à l’avance et improvise toujours. Il a juste jeté un coup d’œil sur le thème du colloque. Notant un plan sommaire, il prend son inspiration et le voilà lancé. Difficile de l’arrêter : il connaît son sujet à fond, pour l’avoir traité sous tous les angles. Il s’inspire de l’actualité qu’il décortique régulièrement dans son blog (1). Il s’appuie sur sa longue expérience qui l’a mené à un peu tous les postes. Il s’abreuve aux sources du droit qu’il connaît particulièrement bien, pour avoir rédigé les 1.483 pages d’un traité juridique sur la protection de l’enfance (2). Et le voilà qui s’envole, entraînant ses auditeurs dans un discours fleuve qui établit un diagnostic précis, décrypte les derniers développements politiques, rappelle les valeurs intangibles auxquelles il est fondamentalement attaché. Mais qui est donc ce personnage atypique qui provoque autant l’irritation chez certains, que l’admiration de bien d’autres ? Il dérange, en disant des vérités que d’aucuns voudraient taire. Il bouscule, en rappelant des réalités que quelques uns voudraient faire oublier. Il indispose, en refusant d’adopter cette langue de bois que beaucoup adopte.


Magistrat conférencier

Dans l’un de ses nombreux livres (3), Jean-Pierre Rosenczveig évoque avec humour ce qui l’a amené à la justice des mineurs, en 1974. Trop rebelle pour se soumettre à une hiérarchie, il ne peut prétendre intégrer le parquet. Sa scoliose ne lui permettant pas de rester tout le temps assis, il ne sera pas juge du siège. Ne supportant pas la vue du sang, il ne se voit pas non plus être juge d’instruction, exhumer les cadavres ou se présenter sur les scènes de crime. Cette justice des mineurs, qui vise plus à transformer la personne qu’à sanctionner un acte, le séduit tout de suite. C’est au tribunal de Versailles qu’il commence sa carrière. Il s’engage tout de suite au syndicat de la magistrature dont il sera membre du Conseil syndical, son organe exécutif, durant quatre ans et du bureau pendant deux années. C’est là, qu’il fait ses premières armes face aux ministres, à l’administration et aux autorités. Il acquière ainsi, progressivement, cette facilité avec laquelle il déploie son propos. Convaincu que « rendre la justice, ce n’est pas seulement rendre des décisions, mais aussi les expliquer », il commence à sillonner l’hexagone pour tenter de faire sortir la justice des mineurs de la confidentialité dans laquelle le huis clos la confine. Il n’arrêtera plus : cinq cent déplacements, sans doute plus. Il devient l’interlocuteur des média, celui que les journalistes interrogent volontiers, parce qu’il réussit, avec des mots simples mais forts, à rendre compréhensible un univers si refermé sur lui-même.


Du conseiller technique …

En sept années d’exercice, le juge des enfants de Versailles s’est déjà bien imprégné des enjeux des droits des mineurs et ce qui reste encore à conquérir pour les promouvoir. C’est alors que sa carrière prend un virage : il rentre, en novembre 1981, au cabinet de Georgina Dufoix, alors secrétaire d’État à la famille, comme conseiller technique à l’aide sociale à l’enfance. Là, il ne va pas chômer. Il s’attache très vite à faire avancer toute une série de dossiers. Parmi lesquels, le lancement, de l’« opération prévention rapprochée » appelée ensuite « opération anti-été chaud » (devenus depuis « Ville Vie Vacances »), qui permettra au cours de l’été 1982 à vingt mille jeunes de sortir de leur quartier. Mais aussi, la circulaire du 27 janvier 1983 qui reconnaît pour la première fois les lieux de vie. Mais encore, en 1983, la circulaire interministérielle et ses cinq circulaires ministérielles d’application sur l’enfance maltraitée, prévoyant la création de téléphones verts d’appel dans les départements. Le 6 juin 1984, est votée une loi qui lui tient à cœur et qu’il a directement inspirée : la reconnaissance des droits des familles face à l’aide sociale à l’enfance, la décision de placement administratif de leur enfant devant notamment être révisée tous les ans. Fort d’un bilan riche en avancées, Jean-Pierre Rosenczveig fait alors le choix de quitter le cabinet ministériel.


… au Directeur

En 1984, il prend, la direction de l’Institut de l’enfant et de la famille. Cet établissement, il l’a conçu comme un lieu ressource et un espace de confrontation, d'exploitation et de valorisation des connaissances juridiques et sociales. S’y côtoient les pouvoirs publics, les partenaires familiaux, les partenaires sociaux, les chercheurs, les élus locaux qui vont s’y rencontrer et y débattre. Parmi les nombreuses initiatives de l’IDEF, on compte ces travaux sur la filiation qui influenceront directement la loi Malhuret de 1987, sur l’autorité parentale conjointe. Mais aussi, la création de ce réseau de cent quarante cinq associations accompagnant ce qui allait devenir la Convention internationale des droits de l’enfant (4). Le rapport de 1990 (5) permettra, un temps, d’instaurer une rencontre annuelle avec les pouvoirs publics pour faire le point sur les avancées, les blocages et les priorités de l’application de la Convention en France. Quatorze ans après avoir quitté l’exercice direct de la magistrature, Jean-Pierre Rosenczveig se saisit de l’opportunité qui lui est offerte, en 1994, de devenir le Président du Tribunal pour enfants de Bobigny. Après avoir notablement contribué à faire progresser le droit des mineurs, en apportant son expertise dans les sphères du pouvoir, celui qui est toujours resté juge des enfants dans l’âme, se trouve à nouveau aux prises avec les petits délinquants et les enfants victimes.


Juge, à nouveau

Jean-Pierre Rosenczveig est de ceux qui emprisonnent les mineurs, sans pour autant, renier sa conviction d’une éducation devant prendre le pas sur la seule répression. Cela lui vaudra les foudres d’un Sarkozy à qui il répondra par un livre (3). Il est difficile pour cet homme qui vit à cent cinquante kilomètres à l’heure de se contenter d’un poste de magistrat. S’il continue à écrire et à sillonner la France pour ses conférences, il s’investit aussi dans le monde associatif. En 1994, il devient Président de l’Association nationale des communautés éducatives (ANCE). Là, il impulse une dynamique de réflexion sur la déontologie, couronnée par le Congrès de 1996 de Carcassonne qui adopte les « Références déontologiques pour l'action sociale » et crée le Comité national des avis déontologiques (6). Il préside, depuis 1985, l'Association pour la promotion de la citoyenneté des enfants et des jeunes (qui travaille à la sensibilisation à la citoyenneté et l'accès au droit des mineurs) et depuis 2000, le Bureau international des droits de l'enfant (principal organisme de conseil auprès de l’ONU). Voilà un homme infatigable qui n’a guère l’intention de profiter de sa retraite. Conseiller technique de l’Assemblée des départements de France, Président pressenti de la commission enfance de l’UNIOPSS, membre du comité de pilotage de la mission d’évaluation de la protection de l’enfance lancée par Laurence Rossignol, secrétaire d’État à la famille, Jean-Pierre Rosenczveig hésite entre devenir avocat d’enfants, juge de la Cour nationale du droit d’asile et vacataire auprès des établissements scolaires. Pourquoi pas les trois ? Gageons que nous n’avons pas fini d’entendre parler de lui. Voilà enfin, dans une atmosphère morose et grise, une excellente nouvelle.



(1) http://jprosen.blog.lemonde.fr/
(2) « Le Dispositif français de protection de l'enfance », Éditions Jeunesse et Droit, 2005, 1483 p. (cf. LIEN SOCIAL n°752 ) repris, depuis, par les éditions Weka sous la forme d’une encyclopédie à laquelle contribuent vingt cinq auteurs.
(3) « ’’Baffer’’ n’est pas juger. La justice des mineurs », Plon, 2007, (cf. LIEN SOCIAL n°869 )
(4) Ce réseau d’association formera, en 1989, le COFRADE (Conseil Français des Associations pour les Droits de l’Enfant)
(5) « 73 idées pour l'application en France de la Convention » remis à Hélène Dorlhac, secrétaire d'État à la famille,
(6) L’ANCE a disparu en 2003, mais le Comité national des avis déontologiques perdure, continuant à émettre des avis, à partir des questions qui lui sont posées.

 

Jacques Trémintin - LIEN SOCIAL ■ n°1153 ■ 11/12/2014

 
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