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Garrigues / Le Capitaine - Refonte des diplômes Version imprimable Suggérer par mail


« Employabilité ou solidarité : quel projet pour le travail social ? »


Rejeter la proposition de refonte des diplômes relève d’autres motivations que les seuls passéisme et défense corporatiste. Gabrielle Garrigue en fait la preuve, son argumentation étant aussitôt passée au peigne fin par Bruno Le Capitaine.


Quels sont, pour vous, les risques que présente la réforme des diplômes telle qu’elle est proposée par la CPC ?

La manière dont cette réforme a été menée, sans véritable consultation des acteurs de terrain ou des personnes accompagnées, n’a rien de vraiment démocratique. Mais, c’est bien le contexte global qui nous interroge. Certains centres de formation proposent de nouvelles formes d’alternance, comme alternative à la pénurie de terrains de stage gratifiables. Faire une étude de territoire, c’est très intéressant, mais cela ne peut aucunement remplacer l’immersion dans les équipes, le contact avec le terrain et la rencontre avec l’autre. Autre initiative douteuse, une formation à distance qui laisserait l’étudiant seul devant son ordinateur, mettant de côté l’approche collective du débat, de l’identification et de la solidarité au sein de la promotion. On parle aussi d’une formation en deux ans des niveaux 3 pour assurer des fonctions de coordinateur de projet, la troisième année étant laissée à l’appréciation de l’employeur qui la financerait ou non, au titre de la formation continue. La relation avec les personnes accompagnées serait réservée aux niveaux 4 et 5. C’est dans ce contexte que la CPC vient nous proposer une refonte des diplômes qui nous semble valider un glissement déjà perceptible vers une déqualification et une régression de la qualité de la formation. Qui dit moins de formation, dit plus de violence face aux personnes accompagnées et plus de souffrance pour les intervenants, l’un et l’autre s’aggravant mutuellement.


Quelles seraient les autres conséquences sur le terrain ?


Cette réforme favoriserait une économie d’échelle pour les centres de formation. Mais, en se centrant sur les savoirs, plutôt que sur les savoir-faire et les savoirs être, on évacuerait toute la posture clinique qui nous amène aujourd’hui à penser l’autre comme un sujet singulier. Pour les professionnels, cela aurait aussi pour effets de casser toutes les conventions collectives négociées depuis des années. En réalité, cette réforme relève d’une logique d’employeurs qui souhaitent disposer de professionnels malléables, voire interchangeables. On nous explique la nécessité de mieux répondre aux droits spécifiques des personnes accompagnées. Et on nous propose un travailleur social unique sensé mieux y arriver que les métiers plus spécialisés qui jusqu’à présent interviennent au plus près des besoins des personnes pour les accompagner vers le droit commun. Cela semble incohérent.


Quelles sont les raisons qui poussent à cette réforme ?

On nous parle du processus européen de Bologne. L’alignement sur un dispositif universitaire doit-il passer avant l’élaboration d’un projet de société ? Derrière toutes les bonnes raisons avancées, il y a la financiarisation du politique, avec une logique néolibérale qui guide l’action publique. Le risque majeur, c’est le désengagement de l’Etat au profit du travail social libéral à but lucratif. Les personnels devraient se montrer plus performants dans leur employabilité, en répondant à la mise en concurrence généralisée entre des territoires et des associations placés en compétition sur des appels d’offre et appels à projet. Cela n’a rien à voir avec les besoins des personnes à accompagner. La refonte des diplômes proposée par la CPC ne porte pas, à elle seule, tout cela. Mais, elle s’inscrit dans une dérive globale qui pose la question d’un renoncement à une société solidaire et d’une mise en accusation de chaque citoyen rendu responsable des difficultés qui le frappent.




On vous accuse d’être obsolète, périmé, corporatiste


Si être corporatiste, c’est bénéficier d’une réflexion commune, d’une solidarité collective et d’espaces de débat entre pairs, on veut bien assumer cette accusation. Pour exercer n’importe quel métier, il faut des qualités individuelles. Pour autant, les valeurs partagées et les bases conjointes qu’apporte le corps de métier sont tout aussi importantes. Mais si, par corporatisme, on entend la défense de petits intérêts particuliers, je ne pense pas que les travailleurs sociaux aient beaucoup de privilèges à sauvegarder, ayant plus l’habitude de défendre les intérêts des publics qu’ils accompagnent. Si c’est être périmé ou obsolète que de revendiquer une société solidaire où chacun puisse accéder à la citoyenneté, s’émanciper et participer à l’élaboration du vivre ensemble, c’est un peu triste. Nous sommes tournés vers l’avenir, mais pas forcément vers un avenir dominé par le néo-libéralisme.


Avez-vous des contre-propositions à formuler ?

Nous ne sommes pas contre un projet de réforme. Il y a effectivement des améliorations à apporter dans le social, mais pas en cassant ce qui fonctionne. Nous posons toutefois un certain nombre de conditions à son élaboration. D’abord, prendre le temps de réfléchir, en sollicitant les acteurs concernés pour faire émerger les véritables problématiques de terrain. Le dynamisme des débats publics que nous avons lancés dans différentes villes montre qu’il est temps de leur donner la parole. Ensuite, ne pas confier à un cabinet privé la tâche de réaliser l’enquête nécessaire (comme l’a fait le ministère), mais à un organisme public comme le CNRS. Celui-ci pourrait d’ailleurs reprendre pas mal de travaux qui ont été menés, sans pour autant n’avoir jamais été pris en compte, notamment ceux réalisés par 789 les états généraux, le manifeste du travail social de l’ONES. Il est temps aussi de règlementer les métiers comme celui d’assistante sociale l’a été à la libération. Et puis, il faudrait un statut de travailleur social en formation, pour permettre aux étudiants de suivre leurs études dans de bonnes conditions.

Gabrielle Garrigue est éducatrice spécialisée de formation et membre du collectif « Avenir Educs »




Réponse de Bruno Le Capitaine à Gabrielle Garrigue


Cinq points développés par Gabrielle Garrigue posent question. Elle prétend, d’abord, que la réforme a été pensée (pas encore « menée ») sans « véritable consultation » démocratique ?! On peut avoir, et c’est mon cas, une appréciation très mitigée et une expérience peu probante du processus des États généraux du travail social. Mais on relèvera que tous les acteurs du travail social ont été sollicités pour apporter leurs contributions, synthétisées dans les cinq rapports thématiques remis à la ministre en février. Par ailleurs, on remarquera que la composition de la CPC est pensée représentative d’une diversité d’intérêts et de sensibilités sociopolitiques et socio-économiques. Y participent, entre autres, dix représentants des organisations syndicales représentatives des salariés. Représentation, a priori, démocratique… Second argument formulé, la réforme « évacuerait toute la posture clinique » ?! Une lecture quelque peu attentive du rapport de la CPC rassure sur ses intentions. Ainsi, l’un des trois registres du socle commun de compétences, le « registre de compétences techniques en intervention sociale », est identifié comme comprenant « les savoirs et savoir-faire d’intervention […] » et, est-il précisé, « ne s’oppose nullement à la dimension clinique : l’importance de la relation, de la rencontre, de la prise en compte de la singularité du sujet dans le travail des professionnels demeure une constante ». On ne peut être plus clair, sauf à suspecter les membres de la CPC d’avancer masqués. On remarquera que la dimension de la clinique est fortement affirmée dans trois des cinq rapports thématiques des États généraux du travail social, qui soulignent la nécessité de temps d’analyse des pratiques, ou de supervision, pour les intervenants sociaux. Il n’a jamais été question, du côté des centres de formation, de renoncer à ce travail essentiel, professionnalisant, qui consiste, via l’analyse des pratiques et des situations professionnelles éprouvées en stage, à soutenir chaque étudiant ou stagiaire dans la construction de sa posture et de son positionnement professionnels. Troisième critique exprimée : « la relation avec les personnes accompagnées serait réservée aux niveaux 4 et 5 » : où et comment ce postulat est-il inscrit dans le rapport de la CPC ou dans les contributions de l’UNAFORIS ? Le passage des formations de niveau 3 au niveau 2 (niveau 6 du CEC) et leur reconnaissance au grade de licence, en cohérence avec leur volume de crédits transférables, impliquerait certes le renforcement de compétences dans les domaines de la coordination et du management, mais n’annulerait en aucune manière les « compétences d’intervention directe auprès des personnes », comme le stipule le rapport de la CPC. L’UNAFORIS soutient l’exigence de qualification, au diapason de l’employabilité, sur trois ans pour les formations de niveau 3, de niveau 2 demain, et rejette tout découpage en deux niveaux et deux temporalités. C’est d’ailleurs cette notion d’employabilité qui est opposée à la solidarité, dans le titre de l’entretien. Je ne partage pas non plus cette quatrième assertion. Quels services rend donc l’appareil de formation en travail social, si ce ne sont ceux, initialement, de préparer à l’emploi des professionnels en leur permettant de se doter des compétences génériques dont ont besoin les employeurs et, continûment, de proposer aux mêmes professionnels les connaissances et les qualifications nécessaires à leur adaptation à l’emploi tout au long de leur vie… d’employés ? Et c’est bien aux métiers de la solidarité que préparent les centres de formation en travail social, métiers exercés dans des organisations, publiques ou associatives, qui, pour la très grande majorité d’entre elles, n’ont pas encore amorcé leur dérive vers le « travail social libéral à but lucratif » ! Faux dilemme donc que cette opposition entre employabilité et solidarité, le projet pour le travail social ne pouvant être réduit à l’un ou l’autre terme d’une impossible dialectique ! Enfin, comme l’énonce Gabrielle Garrigue, le « contexte global » change. Les centres de formation en travail social feraient preuve d’un aveuglement coupable en ne s’en inquiétant pas. Les circonstances dans lesquelles se réalisent les formations ont évolué et il est de notre responsabilité, dans le cadre de notre délégation de mission de service public, de réfléchir à nos pratiques pédagogiques et de forger de nouveaux outils. La formation à distance en est un et il serait paradoxal de ne pas considérer qu’elle peut, consommée raisonnablement, faciliter certains parcours de formation en ces temps de forte précarisation. L’extension progressive, jusqu’à la généralisation, de la gratification des stages est symptomatique de notre capacité collective à nous adapter au changement. Elle est également révélatrice de modifications, dont nous n’avons pas encore mesuré tous les effets, dans le positionnement réciproque et l’articulation entre opérateurs de la formation, terrains professionnels et centres de formation. L’enjeu, pour le travail social et son appareil de formation, est double : réaffirmer les principes de l’alternance intégrative et réfléchir à des modalités complémentaires d’approche des terrains et des publics.




 

Jacques Trémintin - LIEN SOCIAL ■ n°1164 ■ 28/05/2015

 
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