La libération des mœurs de la fin des années 60 a pu laisser croire à
une accession de plus en plus jeune à la sexualité. Les enquêtes sociologiques
démontrent exactement le contraire : l’âge des premiers rapports se
maintient depuis une vingtaine d’années en moyenne 17 ans. Cela ne signifie pas
que la sexualité adolescente serait inexistante. Simplement, elle s’exprime
avant tout par le flirt : échanges affectifs accompagnés de baisers et de
caresses, l’enjeu n’étant pas de déboucher sur des rapports génitaux considérés
comme le terme naturel d’un engagement amoureux durable. L’ouvrage d’Hugues
Lagrange met à mal bien des représentations adultes. En se donnant comme pure
envie sexuelle et non envie de l’autre, le désir perd toute légitimité
explique-t-il à partir d’une étude faite auprès de nombreux jeunes tant de la
petite bourgeoisie provinciale que des enfants des cités ou des adeptes
des rallyes de la haute bourgeoisie. Le parcours amoureux est fait avant tout
de rencontres, de sympathie et de compréhension mutuelles, de plaisir à
communiquer et d’affinité. Se mettre à nu physiquement mais aussi psychiquement
devant l’autre nécessite une confiance réciproque. « Or, la confiance
n’est pas tenue pour acquise en général, elle possède des sphères d’élection
fluctuantes, perpétuellement redécoupées par les expériences vécues. »
(p.177) Pour les adolescentes, l’épreuve du temps est notamment constitutive de
cette confiance. Si le garçon triomphe de cet obstacle, il donne alors la
preuve de la force et de la sincérité de son sentiment amoureux. Le temps est
une ordalie féminine. Le lecteur prenant connaissance de ces conceptions ne
pourra que s’en trouver ravi. Il pensera que rien n’a vraiment changé
fondamentalement depuis son époque. Et pourtant, le flirt constitue une
pratique récente datant de la première moitié de notre siècle. Jusqu’alors, ce
qui dominait c’était les chastes rencontres préalables à un mariage qui était
la condition des premiers baisers mais aussi des premiers rapports
sexuels. Trois facteurs sont venus bouleverser les habitudes. C’est d’abord le
rabaissement de l’âge des premières règles (1850 : 16ans ;
1960 : 13 ans ; 1990 : 12,5 ans). Puis, ça aura été la généralisation
de la scolarité secondaire et de la mixité. Enfin, il faut aussi invoquer
l’évolution des valeurs : les garçons ont abandonné la maîtrise et le
contrôle de soi pour la performance et la dépense physique, les filles la
pudeur et la réserve pour la volonté de séduire. Changement majeur qui s’en est
suivi, ce sont les filles qui désormais disent les conditions de recevabilité
des avances et orientent leurs formes. Elles laissent hors circuit les plus
jeunes qui trouvent alors des positions d’attente dans le sport et les jeux de
rôle, leur préférant des partenaires plus âgés. Les jeunes mâles qui auparavant
étaient initiés par des prostituées se trouvent avoir entre 15 et 18 ans une
expérience sexuelle deux fois moins importante que leur compagnes.
Jacques Trémintin – LIEN SOCIAL ■
n°507 ■ 11/11/1999