« En finir avec le placement ou “j’habite chez mes parents” »
Gilles CHENET, éditions Jeunesse et droit, 2004, 134 p.
Voilà un ouvrage passionnant qui fourmille d’une réflexion qui démontre
la vivacité et la créativité du milieu éducatif … du moins quand celui-ci
s’autorise à penser, plutôt que de confier cette tâche à des experts dûment
attitrés, chargés de nous expliquer comment nous devons raisonner. Même si le
cheminement de Gilles Chenet prête à polémique, ce que nous ferons dans les
lignes qui suivent, ce responsable de MECS pose de vraies questions. Il y a
d’abord ce titre, provocateur s’il en est, tout comme les dernières lignes de
l’ouvrage qui expriment le désir d’« écouter encore longtemps le vent
souffler dans la cour déserte de la Maison d’enfants » (p.128)
S’agirait-il donc ici d’une mise en accusation de l’internat ? Non,
pourtant : « Gardons-nous de toute idéologie anti-placement qui
amènerait à se priver de moyens de protection » (p.24) affirme Gilles
Chenet, par ailleurs. Son audace ne viserait, en fait, que l’encroûtement de
certaines structures : « un grand nombre d’internats porte les
stigmates de leur désuétude. Le temps et les habitudes enkystées ont stratifié
autour d’eux toute une organisation qui s’est rigidifié jusqu’à devenir
incapable de se transformer » (p.114) La charge est forte, la
généralisation sans doute abusive. Beaucoup d’équipes évoluent à bas bruit et
ne sont pas forcément si ringardes que cela. Mais, à défaut de s’en tenir à la
lettre, on retiendra l’esprit : c’est vrai que pour l’essentiel, la
protection de l’enfance se limite à deux outils : l’aide éducative au sein
des familles et le placement. Gilles Chenet a mis en œuvre avec son
équipe un dispositif séquentiel qui permet de prendre en charge des
enfants, tout en les maintenant au domicile de leurs parents, les périodes de
séjour en famille et celles en internat étant modulées au cas par cas. Il
s’agit là d’un outil d’une grande souplesse qui ne vient se substituer ni à l’AEMO,
ni au placement, mais qui se rajoute et enrichit la panoplie utilisable par les
professionnels. C’est, en quelque sorte, une troisième voie qui commence à
essaimer, après avoir été initiée il y a vingt ans dans le Gard (SAPMN), et
trente ans en Normandie (SEMO de Caen). « Opposer placement et famille
participe d’une conception binaire impropre à répondre de manière satisfaisante
aux besoins complexes » (p.120) affirme avec pertinence l’auteur. Mais
alors que dire du jugement dichotomique qui l’amène à opposer les
« bonnes » structures « mauvaises » ? « Le
prix de journée d’un lieu de vie ou d’un CER représente trois fois celui d’une
MECS. On préfère donc financer le répressif (sic !) que l’éducatif »
(p.124) Les lieux de vie apprécieront … De telles outrances se retrouvent à
propos de la place des familles. Le placement, explique l’auteur, reste lié à
la représentation de parents perçu comme étant dans une incapacité
rédhibitoire, dans une déviance, dans une anormalité. Il fonctionne dans une
logique substitutive. Or, nier le lien familial véhicule autant sinon davantage
de souffrances que le maintien à domicile. Le pari fondamental d’une maison
d’enfant innovante, continue-t-il, devrait être de veiller à ne pas
remplacer les parents, mais à réhabiliter leur place. Certes, cela est
important et n’est guère plus contesté dans le milieu éducatif, même s’il est
toujours plus difficile de le concrétiser au quotidien. Mais, faut-il aller
jusqu’à placer les parents en position d’être les seuls aptes à élever leur
enfant ? « L’acte éducatif ne prend de valeur que lorsqu’il se réfère à
ceux qui le légitiment : les parents » (p.63) continue ainsi
l’auteur qui insiste, en expliquant qu’il faut affirmer que le soutien à la
parentalité est possible. Et d’appeler l’éducateur à « occuper une
fonction tierce, être un passeur, celui qui permet et favorise et non celui qui
éduque, car ce faisant, il annule la place de l’autre » (p.77) Les
professionnels auraient donc surtout à révéler aux familles leurs compétences
et leur laisser leur place. En dehors des parents, il n’y aurait donc point de
salut ? Un professionnel avisé comme Gilles Chenet ne peut affirmer cela.
Et d’une phrase, il contredit toute sa démonstration : « dans
certains cas, le placement traditionnel reste la solution la moins mauvaise,
qui permet de protéger l’enfant, tout en laissant aux parents la place qu’ils
peuvent occuper, non celle qu’on attend d’eux » (p.98) Exit la
fonction tierce, parfois les parents ne peuvent effectivement pas vraiment être
parents, et il est heureux que, dans ces cas-là, des professionnels souvent, la
famille élargie parfois, jouent un rôle de suppléance qui parfois va jusqu’à la
substitution (quand la dangerosité du parent ou sa profonde déficience ne lui
permettent de rencontrer l’enfant qu’une heure par mois ou quand son
comportement abandonnique lui fait progressivement rompre les liens). L’avenir
de la protection de l’enfance ne se trouve ni dans un retour à la diabolisation
des parents si fréquente d’hier, ni dans un mythique soutien absolu à la
parentalité pour que celle-ci émerge ou une soi-disant coparentalité absolue.
Il est sans doute dans la souplesse d’un dispositif qui collera au plus près de
la réalité des familles : depuis une aide ponctuelle leur permettant de
reprendre progressivement confiance en elles, jusqu’à une substitution massive
en cas de difficultés vraiment insurmontable, avec entre ces deux extrêmes
toute une palette de nuances. Et, c’est à partir de l’évaluation toujours
délicates des compétences potentielles des familles que les professionnels
auront à choisir quelle fonction privilégier (à partir de la liste que propose
avec justesse l’auteur : « éduquer, socialiser, médiatiser la
famille, soutenir la fonction parentale, expertiser ») et quel degré
de collaboration adopter avec les parents. Gilles Chenet prend des
positions qui sont parfois discutables. Mais son propos esquisse, à n’en pas
douter, les pratiques de demain. La pertinence et la force de son
argumentation, même si elle mérite discussion, justifient de la lecture de son
ouvrage.
Jacques Trémintin –
LIEN
SOCIAL ■ n°744 ■ 10/03/2005