« Pourquoi on nous a séparés. Récits de vie croisés : des enfants
placés, des parents et des professionnels »
Christine ABELX-EBER, Erès, 2006
En donnant longuement la parole à deux mères d’enfants placés
particulièrement aigries par leur vécu, le risque était d’objectiver leurs
rancoeurs contre les travailleurs sociaux. Christine Abelx-Eber a su traiter
avec intelligence et finesse la question de la séparation, en sachant éviter
les généralisations hâtives. Elle rappelle que l’une des dérives de la
protection de l’enfance est cette confusion entre maintien des liens avec la
famille et maintien auprès de parents nocifs et dangereux. Elle évoque aussi
l’action de professionnels porteurs d’une véritable éthique et de solides
qualités tant relationnelles qu’humaines qui sont d’emblée dans la
considération et le respect des familles qu’ils positionnent en tant que sujet
et non pas objet de leur intervention. Elle donne encore la parole à un
Directeur qui témoigne avoir rencontré des enfants désireux de couper toute
forme de relations avec leur milieu d’origine. Toutes ces précautions prises,
il reste une réalité brutale qu’on ne peut évacuer d’un revers de la main. Des
parents qui ont demandé aide et soutien se sont vus mis en accusation et stigmatisés
par des travailleurs sociaux qui les ont harcelés, jamais rassasiés dans leurs
attentes et vérifiant les moindre coins et recoins de leur vie, allant bien
au-delà de ce qu’eux-mêmes auraient pu supporter. Des parents se sont trouvés
dans une spirale infernale, face à un tunnel dont ils ne voyaient pas le bout,
tant les demandes formulées à leur égard pouvaient être parfois exigeantes et
contradictoires. « Pour certaines familles qui ont connu un incident de
parcours, aucune faiblesse ne semble autorisée, on cherche la faille, le point
faible » (p.125) Des parents, au lieu d’être ressourcés par
l’accompagnement proposé, se sont senties disqualifiés et jugés. L’action
éducative peut parfois aboutir non à l’émancipation de la personne, mais à son
assujettissement. Il suffit pour cela de n’identifier que ses manques et ses
déficiences. « On nous fait parfois tellement sentir qu’on est mauvais
parent, qu’on le devient » témoigne Cathy, l’une de ces mamans.
Certes, un enfant placé ne l’est que parce qu’il ne peut bénéficier dans son
milieu d’origine de la bienveillance et de la sécurité qui lui garantissent
épanouissement et équilibre. Mais lorsqu’il accède à son nouveau lieu de vie,
il lui faut préserver deux places : celle où il arrive (qu’il va lui falloir
gagner), mais aussi celle d’où il vient (qu’il ne veut pas perdre). C’est
pourquoi, « évincer, oublier ou nier les parents, l’accompagnement de
l’enfant, c’est risquer de passer à côté de ce qui le tient et le lie à ses
origines » (p.154) Le travail de l’aide sociale à l’enfance porte
néanmoins ses fruits puisqu’une étude, datant de 1987, montre que si 95% des
enfants séparés ont des parents qui, eux-mêmes, ont été placés dans leur
enfance, seuls 16% d’entre eux ont vu leurs propres enfants devoir être à leur
tour placés.
Jacques Trémintin – LIEN SOCIAL ■ n°862 ■ 22/11/2007