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ARSINOE - Anomie et handicap Version imprimable Suggérer par mail

 

ARSINOE 2006

Anomie et handicap :

Des facteurs d’aggravation de la maltraitance

 

 

L’agression sexuelle dont sont victimes certaines populations spécifiques apporte un éclairage utile pour la compréhension de la dynamique de la maltraitance. Coup de projecteur.

 

Chez les spécialistes de la maltraitance, on a coutume d’affirmer qu’aucun milieu social n’est à l’abri de ce type de dérives dont se rendent coupables certains adultes. Il est vrai qu’il serait tout à fait abusif de considérer que l’on bat et viole d’autant plus facilement les enfants qu’on vit dans la misère. Bien des familles issues de la bonne bourgeoisie ou de couches moyennes et par ailleurs honorablement connues, ont surpris leur entourage quand on a découvert qu’elles étaient le lieu des pires perversions. Mais à vouloir éviter de stigmatiser les classes les plus défavorisées, on en est arrivé à ignorer certaines caractéristiques spécifiques que l’on retrouve parfois dans certaines situations. Il en va ainsi de l’anomie qui frappe parfois des modes de vie où les repères, les générations et les places se confondent. Mais aussi des populations souffrant de handicap qui sont tout particulièrement victimes d’agression sexuelle. L’association Arsinoë a proposé un coup de projecteur sur ces deux situations particulières, rarement évoquées dans les colloques et journées d’étude pourtant fréquentes sur ces questions.

 

 

L’inceste en milieu amérindien

 

Il existe au Canada une statistique particulièrement redoutable : les jeunes femmes amérindiennes âgées de 14 à 25 ans ont une propension à la tentative de suicide huit fois supérieure au reste de la population du même âge. Cette propension inquiétante est à relier avec un autre chiffre : 50% de ces femmes affirment avoir été agressées sexuellement. Cette situation ne peut être comprise si l’on ignore le sort réservé aux nations amérindiennes qui ont connu au cours des derniers siècles une déstructuration systématique, explique l’anthropologue Gilles Bideau de l’université de Montréal. L’économie familiale qui structurait leur mode de vie a été détruite par l’introduction de la logique du marché. Les figures d’autorité fondées sur l’harmonie avec la nature se sont effondrées. Les solidarités lignagères se sont fissurées. De 1874 à 1969, les autorités ont contraint les enfants de ces communautés à intégrer, dès cinq ans, 130 pensionnats religieux chargés de les « civiliser ». Coupés de leur culture d’origine, les jeunes indiens étaient confrontés, lorsqu’ils revenaient chez eux, en week-end ou à l’occasion des vacances, au bouleversement des traditions et à l’effondrement du système des valeurs qui avaient fonctionné pendant des millénaires. Ils se retrouvaient face à un père qui n’était plus ce fier chasseur détenteurs de savoirs transmis de génération en génération, mais un homme dépressif, privé de son histoire qui n’avait que l’alcool pour remède à l’abandon de sa culture traditionnelle. Cet effritement des limites étayantes, cette perversion des systèmes imaginaires et symboliques et cet affaissement des régulateurs éthiques sont le propre d’un environnement profondément anomique. L’attaque des racines culturelles les plus profondes a laissé de gigantesques béances où sont venus se loger l’inceste et les violences sexuelles. Le père profondément impuissant, dépossédé de ses fonctions d’autorité, ne peut supporter sa souffrance et sème le chaos en adoptant une attitude de toute puissance exercée contre ses filles. Cette souffrance parentale, à défaut d’être entendue et contenue, s’est retournée contre les enfants. Ces agressions sont paradigmatiques de toutes les violences subies. Ce n’est pas la société qui est visée au travers de l’autre dans une logique anti-sociale, mais soi-même au travers de son enfant entraîné dans un processus d’auto agression et d’autodestruction. Bien que la maternité n’ait pas été aussi ébranlée dans ses fondements et que les mères aient été amenées à prendre une place bien plus importante, c’est toute la capacité de la famille à se comporter en structure protectrice qui s’est effondrée. Investir la modernité, tout en restant fidèle à ses origines n’a jamais été facile. Cette articulation ne saurait faire l’économie du rétablissement du père dans sa fonction d’autorité et dans sa place. Et cela passe par  la réhabilitation du mythe fondateur, de l’historicité et des origines.

 

 

La tradition au secours de la thérapie

 

C’est tout le sens du cercle de guérison que proposent Bob et Johan Bourdon, eux-mêmes issus de la nation indienne Migma, aux autochtones incarcérés pour agressions sexuelles et incestes. « Ce n’est qu’en retrouvant notre identité qu’on pourra retrouver notre équilibre », expliquent-ils. Allant chercher au cœur des traditions, ils vont au contact des agresseurs armés d’un seul tambour et d’une plume d’aigle. La coutume indienne voulait que deux personnes en conflit s’assoient en cercle (qui évite le face à face au profit du côte à côte), entourés de leurs aînés (qui ne font qu’écouter), une plume d’aigle dans la main (qui interdit de mentir). La séance commençait par un chant collectif accompagné du tambour. Bob et Johan Bourdon reproduisent cette pratique : « si l’on peut amener des hommes à chanter en groupe autour d’un tambour, c’est qu’ils sont capables de parler et de dire ce qu’ils ont vécu. » A cela se rajoutent des séances d’éducation sexuelle assurées par des grands-mères (c’est elles qui se chargeaient traditionnellement de cette transmission) ou des loges à purification (saunas) qui permettent aux détenus de sortir leurs souvenirs les plus noirs (crier sous l’effet de la chaleur permet en même temps d’évacuer les traumatismes et les actes commis). Et cela fonctionne d’autant mieux que, contrairement aux autres intervenants, ce qui va se dire là ne servira pas à appuyer une éventuelle demande de sortie anticipée. Ce qui est révélé ne sort pas du cercle ainsi constitué. A côté du langage des experts, qui a son utilité, émerge un autre type d’écoute inspiré de pratiques traditionnelles qui permet de partir du particularisme culturel (pratiques spécifiques de gestion de conflit) pour atteindre l’universel (la protection des enfants).

 

 

Peut-on être handicapé et avoir une sexualité ?

 

S’il est une autre population fragilisée qui n’a pas toujours les moyens de se défendre, c’est bien celle atteinte de déficiences mentales, rappellera Nicole Diederich, sociologue et chercheuse à l’INSERM. Notre pays s’est mobilisé depuis une vingtaine d’années pour sensibiliser l’opinion publique autour des mauvais traitements subis par les enfants. Mais il est resté bien inerte pour ce qui concerne les agressions perpétrées dans le monde du handicap. Une circulaire du ministère de la solidarité, datant du 5 mai 1998, mobilise les services de l’Etat sur les maltraitances vécues dans les établissements par les mineurs et les personnes vulnérables. On mesure l’inertie initiale, à l’aune de l’affaire Emile Louis et des vingt années qui auront été nécessaires pour intéresser la justice au sort des sept jeunes femmes  issues du même IME, enlevées, violées et assassinées. C’est à la commission d’enquête sénatoriale constituée à la suite de ce fait divers que l’on doit le premier rapport publié en juin 2003 portant sur cette question (contribution intéressante, mais bien modeste face aux centaines d’articles publiés dans le monde anglo-saxon sur cette question). Le handicap mental, peut-on y lire, multiplie par trois le risque d’être victime d’un acte criminel et par quatre celui d’être agressé sexuellement. Une femme porteuse de handicap mental présente 400 fois plus de risques de subir une grossesse issue d’une relation incestueuse que toute autre femme. L’une des raisons de cette situation est à rechercher dans le déni de toute vie affective chez les usagers atteints de cette déficience, considérés pendant longtemps comme des anges asexués ou comme des démons animés de pulsions malsaines. D’où une sexualité clandestine rendant les personnes encore plus vulnérables,. Corollaire paradoxal de cet aveuglement, la stérilisation fréquente conçue comme une mesure préventive. Cette pratique a eu pour effet pervers de banaliser l’agression sexuelle considérées comme plus ou moins incontournables du fait même du handicap : les femmes ayant subi cette intervention pouvaient être abusées sans crainte d’une grossesse ! Finalement, la question qui se pose en la matière est bien d’ordre éthique, conclura Nicole Diederich : nous sortons à peine de la loi du silence et du désintérêt. Il est essentiel de rendre visible et officielle la vie affective des personnes souffrant d’un handicap mental, de leur faire bénéficier d’une éducation à la sexualité et à la prévention des maladies sexuellement transmissible, de sensibiliser et mobiliser les familles et de former les éducateurs à y faire face. Mais il est tout aussi nécessaire de ne pas réduire la personne porteuse de handicap à sa seule de place de victime, complètera l’universitaire Henri Nee Barthe. Car à côté de la sexualité de prédation, il y a la sexualité de reproduction et la sexualité récréative. Et ces deux dernières dimensions sont au cœur de la rencontre de deux personnes qui organise aussi cette manière d’être au monde que tout individu a droit de déployer si tel est son désir.

 

Jacques Trémintin - LIEN SOCIAL ■ n°810 ■ 28/09/2006

 

« Inceste : un autre regard sur les différences culturelles et les situations de handicap » Journées d’étude et de réflexion franco-québécoises, Arsinoë, 9, 10 et 11 mai 2006, Angers.

 

 

 

 
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