Alors
que l’opinion publique s’émeut de ces clandestins prenant d’assaut les enclaves
espagnoles en Afrique du nord, elle est moins attentive à ce qui se passe sur
le territoire français. Coup de projecteur sur le sort réservé aux jeunes
errants dans les Rues de Marseille.
C’est très régulièrement, que les bateaux en provenance de l’Afrique du
nord débarquent à Marseille son lot de passagers clandestins. Filière
permettant le passage illégal en échange d’une juteuse contrepartie financière
ou manque de vigilance des autorités portuaires, toujours est-il que parmi les
candidats à l’immersion dans une Europe perçue comme un véritable Eldorado, se
trouvent beaucoup de mineurs. Au cours de l’été 2005, une trentaine de jeunes
en provenance de Casablanca, âgés de 16 et 17 ans, sont ainsi apparus en centre
ville, privilégiant pour se retrouver le quartier de la mairie. Ils ont très
vite été repérés par les éducateurs du service prévention nuit qui sillonnent
le centre de Marseille, de 20h00 à 4h00 du matin, allant à la rencontre des
mineurs en fugue, en dérive, à la rue (cf. notre reportage dans Lien Social
n°609).
Abandonnés dans la rue
Au cours de l’une de ces tournées, le contact s’établit. La relation
peut d’autant plus facilement se tisser, que certains membres de l’équipe
parlent couramment arabe et connaissent bien les différents dialectes locaux,
permettant ainsi d’identifier facilement la région de provenance. Mis en
confiance, le groupe de jeunes explique être là depuis une dizaine de jours et
avoir fait le tour des institutions. Aucune n’a accepté de les prendre en
charge. Ni les foyers d’urgence, ni les juges pour enfants, ni même la brigade
des mineurs n’ont considéré que ces adolescents relevaient de leur compétence.
Par manque de place, sans doute. Mais aussi, par volonté clairement affichée de
garder les places disponibles pour les moins de 16 ans. Ils n’ont pas pu
compter beaucoup plus sur leur famille quand ils en avaient sur place, ni sur
la communauté marocaine, guère empressée à entretenir à leurs frais ces
nouveaux venus. Il ne leur restait plus alors qu’à se débrouiller par leurs
propres moyens. Et que faire quand on a faim et qu’on n’a pas un sou en
poche ? C’est la débrouille. Si les institutions sociales n’ont pas su
proposer un accueil, il s’est trouvé des requins qui l’ont fait, offrant le
gîte et le couvert … en échange de faveurs sexuelles. Il arrive aussi que ces
jeunes soient contactés par les milieux de l’économie parallèle pour assurer
divers trafics. Certains ont commencé à se prostituer, d’autres n’ont eu comme
seule ressource que le vol. En l’absence de toute solution, beaucoup ont
continué leur errance : le circuit va de l’Italie vers l’Espagne (et inversement)
en repassant régulièrement par Marseille. La quinzaine qui est restée
dans la cité phocéenne loge dans les sous-sols d’un kiosque à musique du centre
ville, au milieu des détritus et des rats. Le Service Prévention Nuit leur a
proposé une aide. Un signalement a été adressé au procureur de la République,
mettant l’accent à la fois sur la mise en danger d’adolescents confrontés au
monde de la nuit et à ses risques, mais insistant aussi sur les dérives
possibles d’actes de délinquance et d’agression de jeunes cherchant à survivre
ou tout simplement à manger ! Ils ont accepté d’être pris en photo dans
leur « milieu de vie », photos qui ont été transmises avec leur
accord, aux autorités. Le parquet a pris aussitôt une ordonnance de garde
provisoire et a saisi le juge des enfants, confiant au SPN le mandat
d’accompagner un certain nombre de jeunes. Les plus motivés ont accepté. A
commencé pour eux l’attente d’une place qui se libèrerait dans un
foyer : le délai le plus court fut d’une semaine … le plus long de trois
mois. En attendant, ils ont continué à errer toute la journée. Le délai
de réaction est devenu bien lent et semble avoir surtout été raccourci grâce à
l’insistance du SPN. Il y a de cela quelques années, dès qu’il était
repéré, un jeune errant était aussitôt pris en charge. Le juge des enfants de
permanence le recevait. Même s’il devait être raccompagné dans son pays, il
faisait aussitôt l’objet d’une mesure de protection. Aujourd’hui, les autorités
semblent dépassées ou ont décidé de fermer les yeux ...
Une course contre
la montre
Gestion à la petite semaine qui ne fait que reculer pour mieux sauter.
Car une telle attitude constitue un véritable pousse au crime. Ces jeunes
n’arrivent pas de leur pays avec comme objectif de piller Marseille. Ils ont
d’autres rêves, contraints par la misère et l’absence d’avenir. A compter du
jour où ils débarquent sur le port, s’engage une course contre la montre. Si
les institutions sociales savent relever le défi, alors une action éducative
peut se déployer. Mais si elles ratent le coche, il y en a d’autres qui sauront
profiter de l’opportunité. Rapides, présents sur le terrain 24 heures sur 24,
ce sont les pédophiles, les intégristes ou les trafiquants. « C’est
dans les premières semaines qu’il faut intervenir auprès de ces minots »
explique Amed Charaabi éducateur au SPN. « Si on les laisse plusieurs
mois à vivre dans la rue et à s’habituer à y survivre, après c’est beaucoup
plus dur de les aider à se r’insérer. Il n’est pas rare qu’ils repartent très
vite des foyers qui les ont finalement accueillis. » Car, ce monde
qu’ils ont connu est plein de risques, mais aussi plein de ressources
tentantes. Lorsqu’au fil des semaines, on les voit changer de vêtements et
arborer des vêtements ou chaussures à 200 euros, on comprend très vite qu’ils
n’ont plus forcément besoin d’aide. Pourtant, ces adolescents qui vivent dans
la rue sont finalement comme les autres jeunes de leur âge : frondeurs,
rebelles parfois et surtout à la recherche de satisfactions immédiates. Mais
tellement en attente qu’on les aide et finalement fort satisfaits qu’on
s’intéresse à eux. Et l’action attentive, bienveillante, mais exigeante engagée
par le SPN, n’est pas pour leur déplaire. C’est là un pôle d’attraction
potentiel qui peut faire le pendant aux dérives mafieuses qui les guettent.
Encore faut-il que l’action engagée sache s’adapter et adopter les formes
adéquates. L’expérience acquise depuis des années dans le travail de rue a
montré l’importance d’agir sur le collectif, le groupe de pairs ayant à cet âge
un rôle considérable. Les jeunes errants ne font pas exception. Même lorsque
l’un ou l’autre accepte d’entrer dans un foyer, il rejoint fréquemment ses
copains dans la rue et certaines nuits, il ne rentre pas. Même si l’action
individualisée est importante, c’est bien auprès de la bande qu’il faut aussi
intervenir. Mais dans quel sens travailler : faut-il privilégier leur
intégration sur place ou privilégier leur retour au pays ? « J’ai
eu l’occasion d’avoir une communication téléphonique avec la mère d’un des
jeunes qui vivait dans la rue. Elle m’a expliqué vivre seule au Maroc avec ses
deux autres enfants. Cette dame m’a demandé de garder son fils, car elle ne
pouvait le nourrir. Elle comptait au contraire sur lui pour qu’il lui envoie de
l’argent et ainsi puisse aider sa famille à survivre au pays. »
explique Mohammedi Hamid, éducateur au SPN. Missionné par leur famille pour
émigrer et trouver, par tous les moyens, des ressources à envoyer dans leur
pays, ces jeunes sont placés devant un terrible conflit de loyauté. « C’est
pourquoi, souvent, ils ne restent pas dans des foyers qui pourtant leur
apportent la sécurité, leur donnent les moyens de vivre et de s’insérer. Le
problème, c’est que cela prendra des mois ou des années, pour qu’ils puissent
avoir des ressources. Ils préfèrent parfois vivre dans la rue, se prostituer ou
voler, ce qui leur permet de gagner tout de suite de l’argent et de pouvoir
ainsi en envoyer tout de suite à leur famille » rajoute Mohammedi
Hamid.
Action sociale ou répression ?
On connaît l’embolie qui s’empare des services hospitaliers des
urgences quand les professionnels de première ligne, les médecins de
ville par exemple, sont aux abonnés absents (lors des longs week-ends par
exemple). On peut faire le parallèle avec une structure comme le Service
Prévention Nuit, qui a du faire face seul pendant tout l’été à la charge de ces
jeunes fraîchement débarqués du Maroc. Le budget du service consacré à
l’accueil d’urgence en hôtel avait été, au mois d’octobre, dépensé aux quatre
tiers ! Ce service ne peut fonctionner qu’en partenariat avec les
dispositifs qui assurant un accueil résidentiel ou une insertion sur un long
terme. Et pour que ces relais puissent jouer, encore faut-il que les moyens
leur en soient donnés. « On s’est beaucoup ému des clandestins
sénégalais et maliens refoulés des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla, en
Afrique du nord, et qui ont été lâchés par les autorités marocaines dans le
désert, sans eau ni vivre. Mais, je constate qu’en France, on ne fait guère
mieux, puisqu’on n’est pas capable de faire autre chose que d’abandonner des
adolescents sans moyens de survie, ni projets dans le centre de Marseille qui
pour n’être pas aussi dangereux que le Sahara n’est pas ce qu’on peut rêver de
mieux pour ces jeunes ! » s’indigne Alain Lerussi Directeur
général de l’ARS, association à l’initiative du SPN. Il faut aujourd’hui le
constater : l’apathie qui semble s’être emparé du dispositif social
marseillais est de mauvaise augure. Nous avons tous vu ces reportages télévisés
tournés dans certains pays du tiers monde, décrivant la terrible vie des
enfants des rues, regroupés en gang, sniffant de l’essence, survivant grâce aux
petits boulots, aux vols ou à la prostitution et confrontés parfois aux
brigades de la mort qui les éliminent physiquement. Cela n’a plus le goût
saumâtre de l’exotique. En 2005, dans une grande métropole d’Europe
occidentale, il y a des adolescents de 16 ans qui, pendant des semaines, voire
des mois, sont à la rue et ne mangent pas à leur faim. A l’heure où le
gouvernement ne pense qu’à baisser les impôts de 3,6 milliards d’€uros et où
l’Etat est de plus en plus en peine pour assumer ses engagements financiers
tant auprès des collectivités territoriales que des associations d’action sociale,
l’avenir s’assombrit de plus en plus. Reste toujours la solution répressive…
Après tout, incarcérer les pauvres que la misère grandissante on pousse à voler
pour survivre, c’est un modèle qui marche aussi. On le voit s’appliquer au
quotidien aux Etats Unis. Les difficultés sociales ne vont pas en s’amenuisant,
mais en se complexifiant. Et les modalités pour y répondre prendront dans les
années à venir un cours bien différent selon le choix que fera l’Etat de se
donner les moyens d’y répondre par l’action socio-éducative ou par l’abstention
et l’ignorance qui ne pourra déboucher que sur la répression.
Jacques Trémintin –
LIEN
SOCIAL ■ n°778 ■ 15/12/2005