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La double appartenance Version imprimable Suggérer par mail

 

La double appartenance

 

 

La façon dont l’opinion publique se représente traditionnellement l’adoption se situe au niveau d’une rencontre merveilleuse. C’est celle de parents sans enfants avec un enfant sans parents. La réalité, elle, est bien plus compliquée.

 

 

Deux logiques qui se superposent

 

On sait que le désir d’enfant correspond en tout premier au narcissisme du couple: retrouver l’enfant qu’on a été ou qu’on aurait aimé être, s’identifier à ses propres parents, voire les soigner. L’enfant a dès lors une fonction gratifiante et réparatrice. Il devient le ciment de la vie du couple et la réussite compensatrice de ses souffrances passées. Dans ces conditions, éduquer un enfant constitue un processus complexe fait à la fois d’une sorte de dédommagement narcissique et d’indispensable place laissée à son propre développement et son autonomie. Ce qui, dans l’adoption, vient encore compliquer les choses, c’est que le couple subit de plein fouet la blessure de ne pouvoir procréer. L’adopté va venir alors combler un vide béant, remplir un trou sans jamais vraiment arriver à satisfaire le manque. La tâche qui lui est dès lors assignée est terrible: remplacer la progéniture que le couple aurait pu et voulu avoir  et qu’il n’aura pas.

Du côté de l’enfant, la perte de ses parents biologiques constitue un drame dont il doit accomplir le deuil. Il est de façon indélébile marqué par son ascendance génétique. Son interrogation et la recherche de ses racines sont non seulement légitimes mais peuvent contribuer à son équilibre psychique. Il a de plus à faire face à ses parents nourriciers dont il lui arrive parfois de tester l’amour qu’ils lui prodiguent. S’il arrive à atteindre leurs limites de tolérance, il se confirmera dans son doute qu’on va à nouveau l’abandonner.  Au contraire qu’il soit investi comme le bon objet, et il ne s’autorisera pas à la moindre déception qui ferait resurgir les doutes quant à son hérédité.

Winnicott disait en 1957: « La mère adoptive ne se charge pas d’un enfant, mais d’un problème. En devenant mère, elle devient la thérapeute d’un enfant carencé. Parce que la thérapie qu’elle offrira sera exactement la thérapie dont l’enfant a besoin, elle pourra réussir. Toutefois, ce qu’elle fera en tant que mère, ce que le père fera en tant que père et ce que les deux feront ensemble devra sans cesse être fait avec plus de réflexion, plus de connaissance, et il sera nécessaire d’agir plusieurs fois au lieu d’une, en tenant compte du fait que la thérapie complique une bonne éducation normale. » L’adoption constitue donc bien un amplificateur des aléas parentaux. (1)

 

 

Les deux adoptions

 

Il ne s’agit ici pas de dresser un tableau catastrophique, mais de montrer que l’adoption, ce n’est pas le besoin de l’un compensé par le besoin de l’autre, mais bien deux problématiques qui s’additionnent. On ne peut remplacer aussi facilement des parents qui vous ont laissé. Des adultes stériles de leur côté ne peuvent pas plus facilement faire leur celui qui a été porté par d’autres.  Tout cela est connu: les procédures d’agrément et les préparations des couples candidats à l’adoption ont intégré depuis quelques années déjà toutes ces notions. Parmi les conditions de réussite d’une telle opération, on sait bien que l’on trouve à la fois le respect de l’enfant, celui de ses parents biologiques ainsi que de ses parents adoptifs.

Si on en était resté là, l’affaire pourrait se gérer cahin caha  d'une façon somme toute satisfaisante. Comme si les choses n’étaient pas au départ déjà bien difficiles, il a fallu que se  rajoute la notion de rupture avec la famille naturelle. Le droit français permet en effet l’adoption selon deux types différents: la forme simple et la forme pleinière. La première n’est pas limitée en âge mais concerne le plus souvent des adultes. Elle rend possible -et non obligatoire- le maintien des contacts avec les parents biologiques. La seconde est réservée aux moins de 15 ans et entraîne l’interruption totale des liens avec la famille naturelle: on fabrique un faux acte de naissance, on enlève à l’enfant son nom biologique, on inscrit une filiation fictive comme s’il était   né de sa mère adoptive, on fait disparaître toute trace de ses origines, on essaie de rendre impossible toute pratique d’une co-parentalité.  La loi favorise ainsi l’appropriation en faisant croire qu’il serait possible d’accomplir le fantasme de faire exclusivement sien l’enfant qui a été conçu par d’autres. Elle provoque chez l’enfant une cassure, opposant ses origines biologiques à ses parents nourriciers. Elle introduit chez lui un conflit de loyauté: il ne s’autorise pas à penser à ses racines sans se culpabiliser comme si c’était là trahir ceux qui l’ont aimé et aidé à grandir. En outre, ne connaissant pas les circonstances de l’abandon, il peut tout s’imaginer, y compris que c’est parce qu’il était mauvais que sa mère l’a laissé, d’où un fort risque d’auto dévalorisation.

 

 

La double parenté

 

L’adoption plénière semble répondre avant tout à l’intérêt des parents, là où l’adoption simple s’identifie plus à une notion de parrainage (qui dans son esprit religieux comme laïque correspond à un relais pris en cas de défaillance parentale).

Il est intéressant de noter qu’une règle particulière s’applique aux territoires de la Polynésie française (liée à l’organisation administrative locale et au droit coutumier). Quand une famille souhaite consentir à l’adoption, elle confie son enfant à une famille adoptive et dépose avec elle une requête conjointe en délégation de l’autorité parentale auprès du tribunal de Grande Instance du Territoire. Quand l’enfant atteint ses deux ans, il pourra être officiellement adopté par une procédure judiciaire. Mais, de nombreux juges hésitent à rompre les liens avec les parents de sang, alors-même que la coutume polynésienne ne le conçoit pas.

Depuis 1923, l’adoption est devenue possible en France  pour les mineurs. A partir de cette date, les lois se sont succédées, apportant les unes après les autres, modifications et corrections qui vont pour l’essentiel dans le sens de l’intérêt de l’enfant. L’évolution des mentalités doit permettre d’envisager que soit préservées à la fois les dimensions biologiques (famille d’origine), et affectives (famille nourricière). Ce qui reviendrait à sauvegarder les racines de l’enfant. Comme le font déjà nombre de familles adoptives -notamment celles ayant accueilli un enfant étranger: maintien d’un certain contact avec le pays d’origine (culture, langue, ...) et projet d’y retourner pour faire découvrir à l’adopté d’où il vient.

 

(1)   cité dans « L’adoption, une aventure familiale » Brigitte Camdessus ESF, 1995

 

Jacques Trémintin – LIEN SOCIAL ■ n°342 ■ 29/02/1996

 

 
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