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Pédagogie noire Version imprimable Suggérer par mail

 

Pédagogie noire : défense et illustration

 

 

L’été 1998 aura été l’occasion d’un terrible drame plaçant sous les feux de l’actualité des pratiques éducatives assez terrifiantes.

Démonstration d’une forme d’inconscience ? Ou plutôt résultat d’une pédagogie qui veut privilégier la formation d’un Homme sans peur et sans faiblesse certes mais qui ne conçoit l’accès à l’âge adulte que par la force et la brutalité, en n’hésitant ni à écraser l’enfant ni au besoin à le sacrifier.

 

 

Les faits

 

Le château de Coat Trédez situé dans le village de Locquémeau dans les Cotes d’Armor reçoit une trentaine d’adolescents sous l’égide de l’Association française des scouts et guides catholiques. D’obédience intégriste et directement rattachée à la mouvance de Monseigneur Lefèvre, cette structure entend bien apporter à ses ouailles une solide éducation chrétienne. Elle applique des méthodes d’inspiration scoute : le ’’raid’’.

Un habitant de Ploulec’h, commune voisine de la base a accueilli chez lui plusieurs scouts basés à Coat Trédez.  Il témoigne (1) “ Le premier est arrivé le jeudi 16 en soirée. Il avait 16 ans et cherchait un grenier pour dormir. Il  avait parcouru pas loin de 50 kilomètres dans la journée.” Le lendemain matin un autre groupe de scouts arrive au village : “ ils mangeaient du pain sec au pied de l’église. Ils ont d’abord refusé de monter en voiture. Ils avaient quatre petites pommes de terre et quelques lardons. L’un avait 11 ans, les autres avaient 12-13 ans. ” Finalement la petite troupe accepte l’invitation et dévorera le repas préparé par la femme de leur hôte. “ Ils ne se plaignaient pas. Ils ont une peur bleue du règlement. ”

A l’épreuve sur terre succède bientôt l’apprentissage en mer. Les jeunes sont incités à se lancer pour se débrouiller dans l’art de la navigation. Le lundi 20 juillet un pêcheur rentre à 22h30 sur son petit canot. Il aperçoit un dériveur en perdition d’où un groupe de jeunes fait des grands gestes d’appel à l’aide : “ en plein contre-courant, au milieu des cailloux, les jeunes n’arrivaient pas à se diriger. Ils auraient pu ramer, godiller pour se sortir de là, mais visiblement, ils ne savaient pas le faire ” (2) témoigne-t-il. Il ramène l’esquif à terre où le responsable du camp qui longe la côte depuis quelques temps à leur recherche les accueille. C’est sous une bâche qu’il ordonne aux jeunes de passer la nuit sur la plage de galets. Un mouillage lui est proposé pour amarrer le bateau ? Ce n’est pas nécessaire, explique-t-il, “  les jeunes allaient se relayer toute la nuit pour retenir la caravelle de la rive, en ajoutant qu’ils avaient l’habitude de faire des quarts ” (2) Deux jours de suite, c’est l’échec du aux courants et aux vents contraires. Le troisième, mercredi 22, malgré un avis de vent frais allant de 50 à 60 KMH, les jeunes prennent la mer, le dériveur chavire, faisant cinq morts (4 adolescents et un plaisancier venu les secourir).

Il ne faut pas imaginer que cet exemple soit exceptionnel. Le même mois, en Vendée, cette fois-ci, c’est le camp scout Saint Louis qui décide de sanctionner un adolescent de 14 ans. Son crime ? Avoir fait du stop lors d’un raid. La punition ? Remonter le long d’une rivière sur 18 kilomètres sans boussole, ni carte, ni nourriture, ni moyen d’alerte. C’est un routier qui le recueille et le mène à la gendarmerie la plus proche.

Les responsables de ces deux camps ont été auditionnés et inculpés par la justice. Le premier a été incarcéré et libéré après quelques semaines de prison et le second a été remis en liberté juste après sa garde à vue.

 

 

Les fondements idéologiques

 

 Les méthodes scoutes sont appliquées depuis de nombreuses années. Il s’agit de confronter les jeunes aux difficultés de l’autonomie, en leur fixant un objectif distant de plusieurs dizaines de kilomètres qu’ils doivent rejoindre par leurs propres moyens, en trouvant pitance et hébergement auprès de la population, au besoin en échange de petits travaux. Le principe qui consiste à laisser des mineurs sans encadrement adulte fait l’objet d’une réglementation Jeunesse et Sport. Celle-ci en précise le cadre : cela ne peut se faire qu’à partir de 14 ans et pour une période limitée à trois jours. Les directeurs de camp y ont recours à partir d’une bonne connaissance du groupe et notamment de sa maturité ainsi qu’une évaluation pertinente de sa capacité à gérer une telle situation.

Les méthodes qui visent à favoriser l’autonomisation des jeunes sont courantes dans l’éducation spécialisée tout comme dans les Centres de vacances et de loisirs. Ce sont avant tout des supports, des moyens. En tant que tel, ils peuvent être utilisés tout aussi bien pour responsabiliser les jeunes que pour les faire passer sous les fourches caudines de ce qu’Alice Miller a bien décrit dans ses livres : la pédagogie noire. Confronter l’enfant à la dureté et à la froideur des sentiments, le soumettre à une autorité qui ne supporte aucune contestation, le contraindre à obéir à l’adulte (ses parents, son chef …), pas de place pour la pitié ni la faiblesse : il convient en fait de le préparer à affronter les dures réalités de la vie sans broncher ni compatir. En faire un gagneur qui, en outre, défendra les valeurs morales dominantes et pourra au besoin se sacrifier pour elles.

Quatre adolescents qui ne demandaient qu’à vivre sont morts en pleine nuit, épuisés dans le froid et le désespoir, agrippés à leur bateau renversé. Les familles ont protesté avec force contre l’incarcération du responsable scout. Au moment de l’enterrement, certaines ont pu affirmer que tel était le destin et la volonté d’un Dieu qui “ les a accueillis parce qu’ils étaient prêts.” Il fallait en faire des hommes, on en a fait des cadavres ! Plus que jamais, nous devons méditer la phrase du poète : “ le ventre est encore fécond qui a engendré la bête immonde ! 

 

Jacques Trémintin – LIEN SOCIAL ■ n°452  ■ 03/09/1998

 

(1) Ouest-France du 28 Juillet

(2) Ouest-France du 30 juillet

 

 
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