Rappelons-nous
d’un passé pas si ancien : un jeune fuguait, était rattrapé. Le retour
était l’occasion d’un comité d’accueil des plus musclé : passage à tabac,
crâne rasé et enfermement au cachot. C’était le régime imposé par un certain
nombre d’internats. Aujourd’hui, et l’actualité récente le démontre, ce n’est
plus toléré (et puis les jeunes se rasent le crâne sans avoir besoin de fuguer
au préalable !). Pour autant, la culture de la claque pédagogique n’a pas
perdu tous ses partisans, même si ceux-ci un brin nostalgiques, n’exercent leur
prérogative que sous forme de dérapage ponctuels parfois à juste raison
sanctionnés.
A
décharge remarquons au préalable, que dans le secteur de l’enfance délinquante
ou souffrant de troubles du comportement et du caractère, la pression est
souvent forte. La violence, l’agressivité, les insultes sont fréquemment le
quotidien de beaucoup de professionnels qui vivent de plein fouet les confrontations
avec les jeunes. On demande aux adultes un contrôle sur eux-mêmes qui peut se
traduire par un épuisement nerveux ou une dérive ponctuelle (cela peut arriver
à tout le monde de « craquer »).
Cette
question doit pouvoir néanmoins être abordée en toute transparence, avec
rigueur et sans chercher à défendre un quelconque corporatisme. L’honneur d’une
profession consiste à balayer devant sa porte et à savoir revendiquer ses
forces, mais aussi reconnaître certaines de ses faiblesses.
De la violence dans l’éducation
Une
enquête réalisée en 1985 (1) auprès des parents permettait de dégager une
majorité de 59% utilisant la force comme pratique éducative (même si 72%
d’entre eux considéraient qu’elle devait être exceptionnelle) : 25%
étaient adeptes de la gifle, 34% de la fessée, 29,5% reconnaissaient secouer
l’enfant et 11,3% pratiquaient d’autres moyens physiques. Ces attitudes
n’ont rien d’universelles. La définition de ce qui est violent et de ce qui ne
l’est pas varie avec le temps et l’espace. Si on se limite à notre vieille
Europe, on trouve toutes les extrêmes.
Ainsi en France, une circulaire du ministère de l’Instruction a interdit
les châtiments corporels à l’école et ce dès 1887. Pour autant, la Cour de
Cassation avait dès février 1889 reconnu aux maîtres et éducateurs un droit de
correction au même titre que celui attribué aux parents. Gifles et soufflets
furent alors tolérés dans la mesure où il n’y avait pas excès et que la santé
de l’enfant n’était pas compromis. Cet avis a été confirmé récemment. Un groupe
de parents a porté plainte contre un instituteur qui tirait les cheveux et les
oreilles de ses élèves et leur donnait des claques. La Cour d’Appel de Caen a
fini par leur donner tort en affirmant que les pratiques de l’enseignant
relevaient d’une pédagogie normale puisque les jeunes victimes ne souffraient
pas d’une incapacité de travail de plus de 8 jours.
Le Conseil de l’Europe a proposé une recommandation qui « estime
que les châtiments sont un mal qu’il faut au moins décourager dans une première
phase pour finir par l’interdire. En effet, c’est la conception même qui rend
légitime le châtiment corporel d’un enfant qui, d’une part, ouvre la voie à
tous les excès et d’autre part, rend acceptables par des tiers les marques et
le symptômes de ces châtiments » Et de proposer aux Etats membres
« de revoir leur législation concernant le pouvoir de correction à
l’égard des enfants dans le but de limiter, voire d’interdire les châtiments
corporels, même si la violation de cette interdiction n’entraîne pas
nécessairement une sanction pénale » (2). A la suite de cette
orientation, le Royaume Uni a du proscrire les châtiments corporels, pierre
angulaire traditionnelle de ses établissements scolaires depuis des siècles.
Mais, les meilleurs élèves en la matière sont sans conteste, les pays
nordiques. Les royaumes de Suède, de Norvège et du Danemark, comporte un texte
de loi qui interdit la claque. Que le parent moyen se rassure : la baffe qu’il
donne à son chérubin ne risque pas de le mener en prison. Son interdiction
marque seulement la réprobation générale qui entoure l’utilisation de la
violence dans la pratique éducative. Dialogue et négociation sont de mises. La
sanction n’est pas exclue, mais elle ne peut prendre la forme du moindre coup.
« Frapper un enfant revient à lui enseigner un mode de comportement
violent qu’il reproduira à l’école »(3) explique un père de famille,
par ailleurs Directeur de la Maternelle de Stockholm. D’où vient cette
sensibilité particulière à l’enfant ? On évoque la crise de la natalité des
années 70-80 qui lui donne un caractère précieux et irremplaçable parce que
rare. On parle aussi de ces longs hivers contraignant les familles à cohabiter
en harmonie dans des espaces limités ... En tout cas, c’est là une tradition à présent
bien ancrée qui se manifeste par ailleurs aussi sous la forme de la
réglementation de la vente des armes ... en plastique ou de jouets pouvant
évoquer une guerre postérieure à 1914.
La pédagogie du coup’de’pied’thérapie
Un
certain nombre de sophismes servent à donner bonne conscience et à justifier
l’utilisation de la violence en éducation.
On commencera par dire : « une claque ou une fessée n’a
jamais fait de mal à personne ». L’atteinte peut être autant
psychologique que physique. L’absence de traces ne suffit pas pour prétendre à
l’absence d’effets négatifs pour l’enfant qui peuvent être parfois
traumatisants. Ce dont il est question, c’est bien d’impulser un modèle de
relation humaine. Comment est-il possible de défendre auprès de l’enfant la
nécessité qu’il ait recours à d’autres modes de gestion des conflits si
l’adulte qui est là pour lui proposer un modèle d’identification n’est pas en
capacité de donner l’exemple de ce qu’il prône ?
« C’est plus fort que moi, je ne peux me retenir. » L’éducation
consiste justement à apprendre à l’enfant à gérer et à évacuer ses pulsions de
violence et de haine, ses emportements et sa brutalité. Comment arriver à cet
objectif, quand l’adulte censé l’accompagner dans cet apprentissage n’y arrive
pas lui-même ? L’enfant qui pique une colère mériterait un châtiment alors
que celui qui lui répond par le même mouvement impulsif serait dans son bon
droit ?
« J’ai subi moi-même de tels actes étant jeune, non seulement,
je n’en suis pas mort mais cela m’a aidé. » On retrouve là un
mécanisme qui commence à être bien connu et qu’on désigne sous le
terme d’« identification à l’agresseur ». Ne pouvant ni
condamner, ni culpabiliser des être proches et aimés qui sont souvent ses
propres parents, on préfère les défendre en donnant raison à leur attitudes …
et, ultime façon de les légitimer, en se comportant comme eux. Ainsi, de ce
jeune adulte rencontré en prison qui réfléchissant à son enfance et aux raclées
reçues par son père en concluait qu’il les avait bien méritées. Ce qui lui fut
renvoyé, c’est que raisonner ainsi le préparait alors potentiellement à
reproduire sur ses propres enfants à-venir ce que lui-même avait vécu.
« S’il a pris une claque, c’est qu’il le méritait bien »
certains enfants savent parfaitement comment faire pour pousser les adultes qui
l’entourent à bout. Ils les titillent, les provoquent. On a l’impression qu’ils
ne sont satisfaits que lorsqu’ils « s’en sont pris une ». Et
c’est vrai que parfois, l’intérêt qui leur a été porté n’est jamais passé que
par la violence à leur égard. D’où leur recherche quant à la reproduction de ce
qu’ils ont déjà connu. Certaines familles d’accueil sont confrontées à ces
réactions d’enfants maltraités qui semblent tout mettre en œuvre pour
reproduire dans leur nouveau lieu de vie la situation violente qu’ils ont
vécu. Il convient de savoir décoder ces situations de renouvellement de
victimisation et de ne pas justement reproduire l’inacceptable.
« C’est de sa faute, si je l’ai frappé.» Reporter sur
l’autre la responsabilité de son propre acte est une démarche classique qui
permet de se déculpabiliser. Quelques soient les provocations de l’enfant,
c’est celui qui a agi qui doit assumer et reconnaître sa faiblesse. Car
l’utilisation de la force constitue toujours un aveu d’impuissance,
d’incapacité face à d’autres moyens qui ont échoué : ceux de la
négociation, de l’autorité, de la contrainte non-violente.
« A présent on ne peut plus rien leur dire aux gamins, ils
peuvent faire ce qu’ils veulent .» L’absence de violence ne signifie
pas l’absence de sanctions. Punir un enfant apparaît comme une obligation quand
les règles ne sont pas respectées ou qu’une transgression a été commise. Pour
autant, l’utilisation de la violence n’est pas incontournable. Il existe une
multitude de privations que l’on peut imposer à l’enfant ou de gênes qu’on peut
lui occasionner en réaction à un comportement de sa part que l’on
souhaite réprimer sans que pour autant n’aient besoin d’intervenir ni les
coups, ni la brutalité.
Est-ce à dire, que la claque ou la fessée devront relever dorénavant de
la correctionnelle ? Tout parent ou éducateur qu’il soit, l’adulte
reste un être humain, qui, à tout moment, peut ne pas contrôler une pulsion. Ce
n’est pas catastrophique dès lors qu’il sait reconnaître pour lui-même -et pour
l’enfant- ce dérapage pour ce qu’il est et qu’il arrête de se justifier en
voulant se donner bonne conscience.
On peut proposer un code de bonne conduite applicable tant aux enfants
qu’aux adultes. La violence apparaît légitime à trois conditions : 1)
qu’elle intervienne dans une position d’auto-défense 2) qu’elle soit
proportionnée à l’agression subie 3) qu’elle respecte un équilibre de force
chez les protagonistes. A l’aune de ces critères -pour autant qu’on les
accepte- la violence de l’adulte à l’encontre de l’enfant n’est à aucun moment
légitime.
Jacques Trémintin – LIEN SOCIAL ■ n°493
■ 01/07/1999
(1)Cf article fort
intéressant de Jean Legal « Châtiments corporels ou intervention
physique » Journal du Droit des Jeunes n°185 mai 1999
(2) Violences au
sein de la famille, recommandations n°R(85)4 adoptée par le Comité des
Ministres du Conseil de l’Europe le 26 mars 1985
(3) « Le
Point » n°1304
« Ces enfants qui nous
provoquent » Nicole Fabre, Fleurus, 1997, (193 p.)
Témoignages et extraits littéraires sont largement utilisés par l’auteur
pour nous confronter à ces enfants que nous rencontrons si fréquemment dans
l’univers de l’éducation spécialisée. Pédro, Gaëlle, Romain sont
violents, destructeurs ou au contraire repliés sur eux. Le propre de ces
révoltés et de ces agressifs est bien, malgré tous nos efforts de ne pas se
couler dans le moule que nous leur avons préparé. « Quand la
mentalisation fait défaut, l’expression pulsionnelle est directe, immédiate et
sans préalable. L’agir semble constituer alors une forme de remémoration du
chaos interne de la confusion, là où l’angoisse est intense » explique
Colette Fiatte citée p.103. C’est vrai qu’ils nous énervent et qu’ils nous font
sortir de nos gonds ces enfants qui nous provoquent et semble jouir de leur
pouvoir quand ils constatent notre déstabilisation. Quelle attitude,
l’éducateur ou les parents peuvent-ils adopter ? L’auteur conseille plutôt de
trouver le juste équilibre en utilisant à la fois la force (qu’il ne faut pas
confondre avec la rigidité) et la souplesse (qui n’est pas la faiblesse). Il
s’agit alors de rentrer en communication avec l’enfant et de tenter de dépasser
l’apparence de ses passages à l’acte pour comprendre ce qu’il recherche ou ce
qu’il cache. Il est essentiel de lui montrer qu’on l’aime malgré ses
incartades, de lui imposer la discipline qu’il refuse tout en l’amenant à
l’accepter ultérieurement.