Il est de coutume de parler des travailleurs sociaux comme des
professionnels guère capables d’écrire sur leur travail alors même que
paradoxalement, il passe une partie non négligeable de leur activité à
rédiger rapports ou note quand ce n’est pas des cahiers de liaison. En 1997,
Pierre Delcambre, universitaire lillois, a publié une étude (1) susceptible de
nous éclairer sur cette question.
La note comme acte fondateur
Pour comprendre le rapport des éducateurs spécialisés à l’écriture, il
faut remonter aux sources de leur profession. Nous sommes après la seconde
guerre mondiale. La tentative datant du Front Populaire et visant à modifier le
traitement de l’enfance inadaptée trouve à la libération une nouvelle relance
(avec notamment la fameuse ordonnance du 2 février 1945 qui pose le principe de
l’éducabilité du mineur délinquant). Un profonde bouleversement des pratiques
héritées de l’administration pénitentiaire qui jusque là structurait la prise
en charge des jeunes placés, s’engage. Cela va passer entre autre par une mise
en écriture des personnels. Auparavant, il s’agissait avant tout de remplir de
simples formulaires qui correspondaient à des interventions de simple
surveillance. Avec l’introduction de la « note de comportement »
(autrement appelée synthèse, synthèse d’évolution, bilan de comportement, bilan
et demande de renouvellement de prise en charge …), ce dont il est
question, c’est bien de faire le point à un moment donné de là où en est le
jeune, et de dresser des perspectives, de tracer un projet d’avenir. Cet acte
d’écriture devient très vite l’un des facteurs de cohésion d’une profession qui
se fonde sur la croyance en la réforme de l’individu.
Le rédacteur au cœur d’un réseau
L’écrit professionnel relie l’intervenant à son employeur. Si le rapport
éducatif tout comme l’enquête sociale contraignent l’éducateur spécialisé comme
l’assistante sociale à signaler les comportements douteux ou répréhensibles
dans une logique de contrôle social, cette même pratique correspond aussi à un
contrôle de leur propre travail. Un mandat ou une mission leur ayant été
confiés, il est logique qu’on leur demande des comptes. Ce contexte place cet
exercice scriptural dans une logique de contrainte et de sujétion. L’écrivant,
qui est le rédacteur, le monteur d’énoncé et producteur du texte se situe au
cœur d’un tissu relationnel qui comprend pas moins d’une dizaine de liaisons.
Il y a d’abord le commanditaire de qui émane la commande d’écriture. Il
s’agit de la tutelle judiciaire ou administrative qui fixe les conditions
d’habilitation de la structure et conditionne donc les modalités de rédaction
de la note. Il y a ensuite le destinataire. Cela peut être un juge des enfants
ou une commission (CDES, COTOREP, …) par exemple, les uns et les autres
demandant à échéance régulière qu’on leur fasse connaître l’évolution du sujet.
Puis vient l’autorité de légitimité qui est à l’origine de l’orientation des
énoncés. Ce sont des experts (psychiatres, psychologues, …) ou des
personnalités marquantes de l’institution qui produisent le sens donné au
projet et à l’orientation. S’ensuit l’autorité de contrôle local qui a pour
fonction d’impulser l’orientation générale du travail (Direction, Conseil
d‘Administration) au travers d’outils tel le projet d’établissement ou de
service dont les orientations pèsent inévitablement sur les écrits éducatifs.
Nous n’oublierons pas l’autorité de validation sans l’imprimatur de laquelle
l’écrit ne bénéficie pas de l’approbation institutionnelle : le Directeur
ou le Chef de service éducatif, en apposant leur signature donnent ainsi
l’aval, le blanc seing au document au nom du service. Le responsable de la
rédaction finale qui se situe au niveau du secrétariat joue un rôle non
négligeable dans la mise en forme définitive du document. Un tuteur s’avère
parfois nécessaire (surtout pour les nouveaux venus) afin de transmettre les
habitudes acquises et les modalités précises en vigueur dans la présentation du
document : ce peut être un Chef de service ou un éducateur déjà ancien
dans la place. Les écoles de formation jouent elle aussi leur rôle en ce
qu’elles contribuent à produire les compétences adéquates à ce type d’exercice.
Enfin, les bases à partir desquelles va être rédigée la note éducative prennent
leur source en différents lieux : dossier de l’usager, rapports
antérieurs, réunion de synthèse qui permet à l’éducateur référent de risquer sa
parole et ses hypothèses auprès d’un collectif de partenaires. Ce bref tour
d’horizon permet de réaliser à quel point l’exercice de l’écriture est ici pris
dans un faisceau de contraintes qui réduit toute autonomie et comment
l’auteur de la production se place dans une situation de subordonné. La nature
de l’établissement ou du service, le type d’autorité qui s’y exerce et le mode
de fonctionnement de l’équipe seront des facteurs essentiels qui influenceront
la place et la production de l’écrivant.
L’écrivant entre l’usager et la
société
Certes, la rédaction de cette note qui va être signée par le
professionnel, engage sa responsabilité et son éthique. Il ne peut et ne doit y
placer que ce qu’il est prêt à assumer et à justifier. Pour autant, cet
exercice le fait quitter la sphère de sa relation à l’usager pour le confronter
à l’univers de la hiérarchie et de la tutelle. Il est inévitablement placé face
à l’ambivalence de son métier, ce conflit de loyauté entre sa relation
privilégiée avec celles et ceux qu’il côtoie, aide et accompagne au quotidien
et l’autorité qui lui a confié un mandat ou une mission. L’écriture joue ici le
rôle de régulation de son travail, même si c’est dans l’après-coup. Elle sert à
modifier la nature de sa relation personnelle en aménageant et en structurant
l’espace de la collectivité. Elle place en outre l’usager en situation non plus
de sujet comme dans l’accompagnement, mais comme objet de l’évaluation.
Cette longue démonstration permet peut-être de mieux comprendre en quoi
l’écriture de rapports, notes et autres documents portant sur l’évolution des
usagers ne peut préfigurer une expression libre et spontanée des professionnels
sur leur travail et leur savoir-faire. Ecriture contrainte, écriture dont il
n’a pas la maîtrise complète, elle n’a que peu à voir avec une production
personnelle et créative.
Tant qu’il s’agit d’écriture nomade destinée à une lecture extérieure à
l’équipe, les contraintes sont, on l’a vu, extrêmes. Reste l’écriture
sédentaire que l’on trouve dans les cahiers de bord, aussi appelés cahiers de
liaison ou cahier de groupe.
Une écriture de l’immédiateté
Là, il s’agit d’un document à destination exclusive du groupe
d’éducateurs. Lieu où sont données les consignes entre deux équipes qui se
succèdent, ce qu’il convient de faire mais aussi les conseils, avertissements
et critiques. Lieu où l’on rend compte de ce qui a été réalisé avec le groupe
d’usagers. Enfin, lieu d’observation et d’analyse de ce qui s’est passé :
donner du sens à l’événement permet de rechercher la validation du groupe de
pairs sur l’attitude éducative adoptée. L’exercice d’écriture constitué par ce
support permet une prise de distance du professionnel d’avec ce qu’il vient de
vivre. C’est aussi un espace qui permet d’évacuer la charge émotionnelle et
affective quand celle-ci est trop importante. Véritable rituel dans la plupart
des internats, ce cahier de liaison ne peut être considéré comme un carnet
intime dans la mesure où il y a mise en scène publique du vécu de chacun.
Cette approche de l’écriture ne prédispose pas non plus à une mise en
forme du savoir-faire, du fait de son expression dans l’immédiateté. Elle ne
donne lieu ni à une synthèse ni à une prise de distance et n’est la
plupart du temps pas lu ou relu au-delà de 48 heures qui suivent sa rédaction.
Des piles entières de livrets s’accumulent au long des années dans nombre
d’institutions, outil largement investi par les acteurs de terrain, sans que
cet outil ne dépasse jamais le stade de la conversation épistolaire.
Ecriture et division du travail
On ne peur clore cet article sur le rapport à l’écriture dans la
profession d’éducateur spécialisé sans rappeler la thèse fort intéressante
développée par Daniel Terral (2). Il rappelle lui aussi comment ces
professionnels jongle avec l’écrit tout au long de sa carrière. Et pourtant,
l’écrit fait peur. En fait, historiquement, l’éducateur a très vite été
confronté à un nombre croissant de spécialistes qui ont occupé son propre
terrain avec tout un arsenal à la fois technique et conceptuel. Son « savoir-faire »
et ses dons personnels étaient mis à défaut face à ces détenteurs de savoir.
Dans la logique libertaire de Mai 68, il ne lui restait alors plus qu’à opter
pour le sensoriel au détriment de l’intellectuel, à privilégier la pratique
plutôt que le théorique. Il opte pour une immédiateté qui rejette toute
médiation et pour la fusion/immersion qui s’oppose à une prise de recul ou de
distance. Or, l’écrit, quand il se distingue de la simple représentation
graphique du parler, permet l’élaboration de la pensée, la légitimisation de
l’action dans une distanciation entre le sujet et son objet, dans la mise à
l’écart dans le temps. Pris dans l’option de l’immédiateté, l’éducateur a
choisi au contraire la parole, la poussant à l’extrême jusque dans la loghorrée
et une habitude à la réunionnite.
Ecrire est et reste une dimension incontournable de la profession
d’éducateur spécialisée sans que pour autant celui-ci soit particulièrement
inspiré par les métiers de plume. Leurs difficultés légendaires à écrire ne se
situent donc pas dans l’exercice d’une pratique rédactionnelle, mais dans une
pratique d’écriture dans un contexte particulier de travail.
Jacques Trémintin – LIEN SOCIAL ■ n°500
■ 23/09/1999
(1) « Ecriture et
communications de travail- Pratiques d’écriture des éducateurs
spécialisés » Pierre Delcambre, Septentrion, 1997, (325 p.)
(2) « Traces
d’erre et sentiers d’écriture - Entre folie et vie quotidienne »
Daniel Terral, érès, 1996, (130 p.)