Les couvre-feux imposés cet été dans certaines municipalités aux enfants
de moins de 12 ans ont entraîné de nombreuses réactions d’hostilité. Lien
Social s’en est fait largement l’écho dans son numéro de rentrée (408). Voilà
qu’aujourd’hui le débat est relancé par la perfide Albion. Le gouvernement de
Tony Blair vient en effet de prendre des mesures, applaudies semble-t-il par
l’opinion publique, imposant non seulement le couvre-feux aux enfants déjà
repérés comme en difficulté, mais aussi prévoyant des peines d’amende et même
de prison pour les parents ne respectant pas les consignes de surveillance plus
étroite de leur progéniture. Voilà donc la famille directement et ouvertement
mise sur la sellette. Comme quoi, les britanniques ne font pas les choses à
moitié. Ce qui était sous-tendu par nos propres édiles est clairement affiché
outre-manche. L’occasion pour nous de nous interroger sur le débat opposant les
partisans du “ c’est la faute à la société ” à ceux défendant
“ c’est la faute aux parents ”.
Une société inégale
L’organisation socio-économique de notre pays est basée sur une
répartition inégale des richesses et des ressources. La richesse insoIente
côtoie trop souvent la misère absolue dans le tiers-monde mais aussi de plus en
plus dans nos contrées pour qu’il soit nécessaire d’en faire la démonstration.
Une parenthèse s’est ouverte au moment des “ 30 glorieuses ” quand il
s’est agi pour le système capitaliste de créer un marché solvable susceptible
d’absorber la production des biens de consommation elle-même source de nombreux
profits: les revenus salariés ont connu une réelle croissance. Mais, cette
parenthèse s’est refermée dès lors que la logique de l’économie mondiale a mis
à l’ordre du jour flexibilité et course à la productivité. Le libre jeu du
marché a abouti à placer les postes de travail qualifié hors d’atteinte des
individus les moins diplômés qui en même temps ont vu le nombre d’emploi à leur
portée diminuer de façon constante. On a beau invoquer le déclin des valeurs et
de la solidarité passée ou la perte des repères ce sont là des leurres visant à
camoufler la responsabilité directe de l’augmentation des inégalités, de la précarité
et de la misère. Tous les plans sociaux, tant qu’ils ne s’attaqueront pas à la
réalité de cette organisation socio-économique ne pourront empêcher que face au
spectacle de leurs parents envoyés à la casse, les enfants deviennent à leur
tour casseurs (1). Notre société porte en elle l’exclusion et la désagrégation
des modes de vie et fonctionnements des plus fragiles de ses membres. On peut
donc légitimement s’interroger sur le rôle des arrêtés de couvre-feux qui loin
de s’attaquer aux causes apparaissent comme des mesures répressives ne prenant
en compte que les effets: “ cachez cette misère et ce désespoir que je ne
saurais voir ” semble être la tartuferie dominante.
La frustration fait aussi partie de l’éducation
Un enfant, pour grandir, a besoin de se heurter à des limites. Cette
confrontation lui permet de mesurer que son désir n’est pas tout-puissant. Il
lui est nécessaire de se voir opposer un non qui l’amène à se structurer face à
la frustration. L’expérimentation de moments douloureux ou simplement
désagréables lui donne les moyens de faire face aux déconvenues et difficultés
de la vie sans se déliter.
L’adolescence, plus que tout autre âge de l’existence, est soumise à
cette recherche de repères. Ne jamais s’opposer à un jeune pousse ce dernier à
aller toujours plus loin dans ses passages à l’acte jusqu’au moment où il
trouvera celui ou celle capable de l’arrêter. Les jeunes vivant au sein de leur
famille une confusion de génération (le parent qui se veut
“ copain ”), un manque d’autorité ou des crises épisodiques
d’autorité (le parent établissant une relation permanente de négociation sans
jamais s’imposer), une incapacité des adultes à s’opposer au moindre de ses
désirs, fonctionnent dans la toute-puissance et entrent dans une véritable
souffrance dès lors que leurs souhaits ne se trouvent pas satisfaits(2).
L’éducation spécialisée connaît bien ce profil d’enfant et d’adolescent.
Certes, il est plus facile pour un professionnel d’éduquer les enfants des
autres que les siens propres. L’amour parental rend parfois difficile d’imposer
la frustration à la chair de sa chair. Il n’empêche qu’un tel comportement
éducatif est l’un des meilleurs moyens pour préparer l’enfant à sa vie
d’adulte, à sa confrontation aux autres et à l’intégration des normes sociales
quelles qu’elles soient. Trouver des enfants de moins de 12 ans dans la rue
après minuit indique un manque de repères éducatifs, une absence de limites de
la part de parents débordés face à une progéniture qui fait ce qu’elle veut
quand elle le veut.
Antagonisme ou synthèse ?
On reconnaîtra dans la première approche une dimension d’ordre
sociologique et dans la seconde plus psychologique.“ Toute science est
victime de son choix épistémologique fondamental: en faisant le choix, dans le champ
infini du savoir, d’une seule variable pour mieux l’étudier, on en vient à lui
subordonner toutes les autres ” (Jean Vassileff) ... ou à les exclure.
Ainsi en vient-on à l’idée dans un cas à condamner la société en
omettant toute responsabilité individuelle. Toute mise en accusation des
attitudes éducatives des parents est alors vue comme un prétexte pour évacuer
la culpabilité du système.
Dans l’autre cas, on incrimine la défaillance familiale sans
s’interroger le moins du monde sur le cadre général des conditions de vie cette
question apparaissant même comme un moyen de déresponsabilisation des parents.
La synthèse s’avère-t-elle donc impossible ?
Pourtant, les travailleurs sociaux rencontrent chaque jour sur le
terrain ces jeunes incapables de supporter la moindre contrainte et pour qui la
difficulté n’est pas tant de trouver un emploi que de le tenir. Pour eux, la
crise économique et l’exclusion ont servi de révélateur de leurs profondes
difficultés personnelles. Ces mêmes travailleurs sociaux connaissent tout
autant ces situations de jeunes ne demandant qu’à s’intégrer, mais
impitoyablement rejetés par la machine économique du fait de leur manque de
qualification, de leur inexpérience ou pire de leur caractéristique physique
(délit de faciès).
Que l’on cesse donc de s’envoyer à la figure la perception sociétale
(“ c’est la faute à la société ”) ou individuelle (“ c’est la
faute aux parents ”), comme autant de causes antagonistes, alors qu’elles
s’avèrent dans la réalité bien souvent complémentaires. Entre l’insertion d’un
jeune au caractère instable, colérique, intolérant à la moindre frustration et
celle d’un jeune, stigmatisé, sans qualification ou qui a perdu pied par
rapport aux obligations de la vie salariée, il n’y a pas à choisir entre un bon
et un mauvais sujet à aider et à accompagner. L’un et l’autre doivent
bénéficier de notre intervention professionnelle.
Jacques Trémintin -
Journal du Droit des Jeunes ■ n°170 ■
déc 1997
(1)voir à ce propos:
“ Des barbares dans la cité- De la tyrannie du marché à la violence
urbaine ” Jean-Pierre Garnier, Flammarion, 1996.
(2) Voir à ce propos:
“ Y a-t-il encore un père à la maison ? ” Jacques Arènes,