bannire_jack_drte.jpg
Accueil arrow Articles arrow 1996 - 1997 arrow La faute aux parents
La faute aux parents Version imprimable Suggérer par mail

 

La faute aux parents ou a la société ?

 

 

Les couvre-feux imposés cet été dans certaines municipalités aux enfants de moins de 12 ans ont entraîné de nombreuses réactions d’hostilité. Lien Social s’en est fait largement l’écho dans son numéro de rentrée (408). Voilà qu’aujourd’hui le débat est relancé par la perfide Albion. Le gouvernement de Tony Blair vient en effet de prendre des mesures, applaudies semble-t-il par l’opinion publique, imposant non seulement le couvre-feux aux enfants déjà repérés comme en difficulté, mais aussi prévoyant des peines d’amende et même de prison pour les parents ne respectant pas les consignes de surveillance plus étroite de leur progéniture. Voilà donc la famille directement et ouvertement mise sur la sellette. Comme quoi, les britanniques ne font pas les choses à moitié. Ce qui était sous-tendu par nos propres édiles est clairement affiché outre-manche. L’occasion pour nous de nous interroger sur le débat opposant les partisans du “ c’est la faute à la société ” à ceux défendant “ c’est la faute aux parents ”.

                       

 

Une société inégale

 

L’organisation socio-économique de notre pays est basée sur une répartition inégale des richesses et des ressources. La richesse insoIente côtoie trop souvent la misère absolue dans le tiers-monde mais aussi de plus en plus dans nos contrées pour qu’il soit nécessaire d’en faire la démonstration. Une parenthèse s’est ouverte au moment des “ 30 glorieuses ” quand il s’est agi pour le système capitaliste de créer un marché solvable susceptible d’absorber la production des biens de consommation elle-même source de nombreux profits: les revenus salariés ont connu une réelle croissance. Mais, cette parenthèse s’est refermée dès lors que la logique de l’économie mondiale a mis à l’ordre du jour flexibilité et course à la productivité. Le libre jeu du marché a abouti à placer les postes de travail qualifié hors d’atteinte des individus les moins diplômés qui en même temps ont vu le nombre d’emploi à leur portée diminuer de façon constante. On a beau invoquer le déclin des valeurs et de la solidarité passée ou la perte des repères ce sont là des leurres visant à camoufler la responsabilité directe de l’augmentation des inégalités, de la précarité et de la misère. Tous les plans sociaux, tant qu’ils ne s’attaqueront pas à la réalité de cette organisation socio-économique ne pourront empêcher que face au spectacle de leurs parents envoyés à la casse, les enfants deviennent à leur tour casseurs (1). Notre société porte en elle l’exclusion et la désagrégation des modes de vie et fonctionnements des plus fragiles de ses membres. On peut donc légitimement s’interroger sur le rôle des arrêtés de couvre-feux qui loin de s’attaquer aux causes apparaissent comme des mesures répressives ne prenant en compte que les effets: “ cachez cette misère et ce désespoir que je ne saurais voir ” semble être la tartuferie dominante.

 

 

La frustration fait aussi partie de l’éducation

 

Un enfant, pour grandir, a besoin de se heurter à des limites. Cette confrontation lui permet de mesurer que son désir n’est pas tout-puissant. Il lui est nécessaire de se voir opposer un non qui l’amène à se structurer face à la frustration. L’expérimentation de moments douloureux ou simplement désagréables lui donne les moyens de faire face aux déconvenues et difficultés de la vie sans se déliter.

L’adolescence, plus que tout autre âge de l’existence, est soumise à cette recherche de repères. Ne jamais s’opposer à un jeune pousse ce dernier à aller toujours plus loin dans ses passages à l’acte jusqu’au moment où il trouvera celui ou celle capable de l’arrêter. Les jeunes vivant au sein de leur famille une confusion de génération (le parent qui se veut “ copain ”), un manque d’autorité ou des crises épisodiques d’autorité (le parent établissant une relation permanente de négociation sans jamais s’imposer), une incapacité des adultes à s’opposer au moindre de ses désirs, fonctionnent dans la toute-puissance et entrent dans une véritable souffrance dès lors que leurs souhaits ne se trouvent pas satisfaits(2). L’éducation spécialisée connaît bien ce profil d’enfant et d’adolescent. Certes, il est plus facile pour un professionnel d’éduquer les enfants des autres que les siens propres. L’amour parental rend parfois difficile d’imposer la frustration à la chair de sa chair. Il n’empêche qu’un tel comportement éducatif est l’un des meilleurs moyens pour préparer l’enfant à sa vie d’adulte, à sa confrontation aux autres et à l’intégration des normes sociales quelles qu’elles soient. Trouver des enfants de moins de 12 ans dans la rue après minuit indique un manque de repères éducatifs, une absence de limites de la part de parents débordés face à une progéniture qui fait ce qu’elle veut quand elle le veut.

 

 

Antagonisme ou synthèse ?

 

On reconnaîtra dans la première approche une dimension d’ordre sociologique et dans la seconde plus psychologique.“ Toute science est victime de son choix épistémologique fondamental: en faisant le choix, dans le champ infini du savoir, d’une seule variable pour mieux l’étudier, on en vient à lui subordonner toutes les autres ” (Jean Vassileff) ... ou à les exclure.

Ainsi en vient-on à l’idée dans un cas à condamner la société en omettant toute responsabilité individuelle.  Toute mise en accusation des attitudes éducatives des parents est alors vue comme un prétexte pour évacuer la culpabilité du système.

Dans l’autre cas, on incrimine la défaillance familiale sans s’interroger le moins du monde sur le cadre général des conditions de vie cette question apparaissant même comme un moyen de déresponsabilisation des parents.

La synthèse s’avère-t-elle donc impossible ?

Pourtant, les travailleurs sociaux rencontrent chaque jour sur le terrain ces jeunes incapables de supporter la moindre contrainte et pour qui la difficulté n’est pas tant de trouver un emploi que de le tenir. Pour eux, la crise économique et l’exclusion ont servi de révélateur de leurs profondes difficultés personnelles. Ces mêmes travailleurs sociaux connaissent tout autant ces situations de jeunes ne demandant  qu’à s’intégrer, mais impitoyablement rejetés par la machine économique du fait de leur manque de qualification, de leur inexpérience ou pire de leur caractéristique physique (délit de faciès).

Que l’on cesse donc de s’envoyer à la figure la perception sociétale (“ c’est la faute à la société ”) ou individuelle (“ c’est la faute aux parents ”), comme autant de causes antagonistes, alors qu’elles s’avèrent dans la réalité bien souvent complémentaires. Entre l’insertion d’un jeune au caractère instable, colérique, intolérant à la moindre frustration et celle d’un jeune, stigmatisé, sans qualification ou qui a perdu pied par rapport aux obligations de la vie salariée, il n’y a pas à choisir entre un bon et un mauvais sujet à aider et à accompagner. L’un et l’autre doivent bénéficier de notre intervention professionnelle.

 

Jacques Trémintin - Journal du Droit des Jeunes ■ n°170 ■ déc 1997

 

  (1) voir à ce propos: “ Des barbares dans la cité- De la tyrannie du marché à la violence urbaine ” Jean-Pierre Garnier, Flammarion, 1996.

  (2) Voir à ce propos: “ Y a-t-il encore un père à la maison ? ” Jacques Arènes,

   Fleurus, 1997

 

 
< Précédent   Suivant >
© 2013 www.tremintin.com
Joomla! est un logiciel libre distribué sous licence GNU/GPL.