Les centres fermés
peuvent-ils être ouverts à l’éducatif ?
Pour les uns, ils
sont l’ultime chance avant la prison, pour les autres c’est un lieu de
perdition pour tout éducateur qui se respecte… Loin des représentations idéologiques
et des polémiques, et afin que chacun se fasse sa propre opinion,
peut-être est-il utile de savoir comment fonctionne concrètement un Centre
éducatif fermé ? Reportage.
Ils sentent le
souffre et ont provoqué à leur création de violentes levées de boucliers. Comme
les centres de placement immédiat d’abord, les centres éducatifs renforcés
ensuite, les centres éducatifs fermés sont à l’origine de beaucoup de fantasmes
qui s’estompent quelque peu, dès lors que leur mode de fonctionnement devient
moins obscur. L’un des premiers CEF à fonctionner en 2003, a été créé en
Normandie à l’initiative de l’association « les nids ».
Il était intéressant, deux ans après son ouverture, d’aller y voir de
plus près. Pour arriver jusqu’aux portes du centre de Saint Denis le Thiboult,
il faut traverser une campagne normande verdoyante et bucolique. Bien du charme
et de la poésie pour un lieu qui a focalisé tant de crainte et de
répulsion : avant même qu’il n’ouvre, il avait déjà fait l’objet de
condamnations véhémentes, mais aussi de tags vengeurs et des manifestations de
la part de ses farouches opposants. Nous voilà enfin, au seuil d’une vaste
bâtisse, style hôtel particulier du XIXème siècle. Un vidéophone
permet de s’annoncer. S’ouvre alors une première porte métallique commandée à
distance, puis après un sas de quelques mètres, une grille qui fait de même.
Des barbelés …
Le grillage qui
cerne la propriété est surélevé par trois rangées de barbelés. Bonjour
l’ambiance ! Le jeune qui arrive ne peut être que frappé comme l’est le
simple visiteur, par un dispositif de sécurité qui semble, au premier abord,
bien sophistiqué. En fait, il n’en est rien. Le plus âgé des jeunes placés ici,
arrive à passer à travers les barreaux de la grille. Quant à la porte d’entrée,
un peu d’agilité -et les ados n’en manquent pas- et hop, on passe par-dessus,
sans grand effort. Un nouveau pensionnaire a lancé, un jour, au Directeur un
défi : « tu ne crois quand même pas que ce sont tes barbelés qui
vont m’empêcher de partir d’ici ! » Et Nicolas Dufort de lui
répondre : « si tu dois partir, ce que ne je souhaite pas,je
préfère encore que tu passes par-dessus la porte, tu risqueras moins de te
blesser ». Au début, le ministère voulait que soient posées le long de
la propriété, des haies en acacias, aux piques acérés. Refus du Directeur qui
s’en est tenu aux classiques tullas et charmilles. Ce sont les premières fugues
très médiatisées (imaginez-vous : des centres fermés d’où l’on sort comme
on veut, les journalistes s’en sont fait les gorges chaudes !) qui ont
décidé la chancellerie à imposer la pose de ces enceintes disgracieuses qui
n’ont finalement réussi à impressionner… que le voisinage qui s’est cru bafoué
« vous nous aviez dit qu’ils n’étaient pas dangereux : ils doivent
l’être pour que vous preniez la peine de les enfermer derrière des
barbelés ! ». Dans le bâtiment principal comme dans les annexes,
pas de barreaux aux fenêtres. Juste une sécurité aux persiennes des pièces où
logent les jeunes, permettant au veilleur de nuit d’être alerté quand elles
sont ouvertes. Il y a bien des serrures pour fermer les chambres … mais
uniquement en journée, quand elles sont vides, pour éviter les vols. La
fermeture apparaît donc bien ici avant tout comme symbolique. Elle n’est pas là
pour vraiment empêcher les évasions (sinon, on aurait posé des grillages de
trois mètres de hauteur). Elle marque surtout des limites et matérialise
l’interdit qui va organiser la vie à l’intérieur de l’établissement pour des
jeunes totalement déstructurés que rien jusque là n’a réussi à arrêter. Car,
ces adolescents confiés par la justice aux CEF ne sont pas des anges. Ils
cumulent quasiment tous entre vingt et quarante affaires au pénal (avec un
record de deux cent !), signant un ancrage avéré dans un parcours délinquant.
… pour multirécidivistes
N’arrivent ici que
des réitérants qui risquent au minimum cinq années d’emprisonnement. Etant
donné la diminution par deux des peines encourues pour les mineurs, cela
représente des infractions pouvant être punies pour des adultes de dix années
d’incarcération. Les ordonnances de placement en CEF sont vérifiées par le
parquet et si le quantum de la peine maximale prévue pour le délit commis est
inférieur, il y a annulation. L’admission en centre éducatif fermé n’intervient
en outre, qu’en bout de course, quand toutes les autres solutions ont été
épuisées. Il s’agit bien d’une alternative à l’incarcération. Y aurait-il là
une réponse aux opposants des CEF qui évoquent le risque d’une dérive, des
magistrats pouvant être tentés d’utiliser ces structures avec désinvolture,
comme moyen de mise à l’écart, sans considération de la gravité des actes posés
par des délinquants stigmatisés avant tout pour leur jeunesse ? Toujours
est-il que ceux qui sont placés ici ont mis en échec tout le dispositif
éducatif classique. Ils ont épuisé de nombreuses institutions, cumulant des
passages à l’acte, des agressions, des fugues qui leur ont valu des exclusions
à répétition. Ils sont dans la pulsion du moment et vivent dans l’immédiateté
et l’envie qui leur passe par la tête dans l’instant. « Nous les
accueillons, en leur rappelant qu’ils ont commis des actes graves. En même
temps, ce qu’ils sont devenus est le produit de situations personnelles ou
familiales qu’ils n’ont jamais recherchées. La prise de conscience de leur
responsabilité est un cheminement important, même si l’on sait qu’ils n’en sont
pas capables d’emblée. Nous cherchons à protéger la société, mais aussi à les
protéger contre eux-mêmes. Tout la difficulté de notre travail consiste à tenir
tous les côtés à la fois : les traiter ni comme des victimes, ni comme des
coupables, mais les resituer comme acteurs » explique Bernard Vossier,
Directeur général de l’association gestionnaire. Les jeunes ne sont quasiment
jamais d’accord pour aller en CEF et affirment souvent préférer la prison où
ils pensent pouvoir regarder la télévision toute la journée et surtout ne pas
se « faire prendre la tête ». Toute admission est précédée d’une
audience dans le bureau du juge des enfants. Cette étape indispensable doit
permettre à toutes les parties en présence d’entendre les mêmes choses. La
mesure de placement est décidée pour six mois. Même si la moyenne de temps de
séjour est de 8 mois ½, celui-ci peut aller au-delà. L’équipe du CEF s’engage à
rendre compte régulièrement du travail réalisé avec le jeune, un projet
individualisé étant élaboré et actualisé tous les deux mois. En échange, elle
attend une authentique réactivité du magistrat. Il ne s’agit pas de le
solliciter à tout instant, mais de le tenir informé régulièrement de
l’évolution en cours et de le saisir dans les cas de transgression de la loi.
Deux circonstances entraînent automatiquement une nouvelle audience : une
fugue ou agression physique.
Ne pas favoriser le groupe …
Le CEF de Saint
Denis a-t-il connu beaucoup d’incidents? Sur vingt cinq jeunes accueillis,
il y a eu quatre fugues, trois jeunes ont été incarcérés, un revenant très
rapidement au CEF. S’il a fallu à plusieurs reprises bloquer des accès de
colère, il n’y a pas eu d’agression contre un adulte. Qu’est-ce qui permet
d’expliquer que ce centre ne soit pas devenu une poudrière de
violence (c’est là une autre accusation fréquemment utilisée par les
opposants à ce type de structure) ? Trois explications sont données. Il
s’agit, tout d’abord, de faire en sorte qu’aucun jeune ne reste oisif. La
journée est organisée de telle façon qu’il n’ait pas un instant de répit.
Certes, le programme n’est guère effrayant pour tout adolescent normalement
scolarisé. Mais, pour ces pensionnaires un peu particuliers, c’est
différent : l’heure à laquelle on les contraint à se lever, c’est en
général le moment où ils se couchent ! Ici, le réveil est fixé à 7h30
(sauf le week-end où il est échelonné). De 8h30 à midi, trois séquences ;
à compter de 13h30, il y en a deux ; après le goûter, l’activité est
consacrée au sport collectif. Chaque jeune change d’activité toutes les heures.
Les éducateurs interviennent à 16h00. C’est eux qui assurent le dîner et la
soirée. Le coucher se fait à 23h00. La fatigue de la journée et la possibilité
de se retrouver enfin seul dans sa chambre font que la nuit est calme. Seconde
explication possible, un taux d’encadrement permettant d’éviter qu’un adulte
ait à faire face au groupe dans son entier. Les jeunes sont au nombre de huit.
Ce n’est pas moins de cinq intervenants qui vont les prendre en charge dans la
journée, soit tout seul, soit par deux, bien plus rarement par trois. Il y a un
instituteur, un animateur scolaire (qui propose des activités multimédias), un
moniteur d’atelier, un éducateur sportif et une psychologue. Quant aux
éducateurs qui prennent le relais entre 16h00 et 23h00, ils interviennent à
trois, voire à quatre en cas d’urgence. La consigne est la même pour
tous : éviter que les huit jeunes ne se retrouvent ensemble. L’éducateur
d’internat qui nous lit à l’instant croit halluciner : lui qui est seul
(son collègue qui intervenait traditionnellement en doublure se faisant de plus
en plus rare depuis l’application des 35 heures) pour prendre en charge dix ou
quinze mômes et là ils sont cinq dans la journée et quatre en soirée pour
huit jeunes ! Rappelons que le public accueilli ici est en grande difficulté et
peut s’avérer dangereux.
… pour éviter la violence
Il serait imprudent
de sous-estimer les problèmes potentiels. Ce serait mettre en difficulté les
personnels et prendre le risque de faire vivre un nouvel échec aux adolescents
accueillis, leur permettant à nouveau de vérifier leur toute-puissance. Pour
autant, toutes ces précautions ne permettent pas de se garantir contre tout
incident. Cela commence le premier matin, quand le jeune arrivé la veille
refuse de se lever ! Nicolas Dufort s’en explique : « les jeunes
que nous recevons ont appris à utiliser la violence comme moyen principal de
communication. Si nous répondions sur le même registre, cela signifierait
que c’est lui qui a gagné. » Et de préciser que chaque membre du
personnel est tenu de suivre, avant de commencer à travailler, un stage de
quatre jours à l’école de police destiné à lui apprendre à gérer les situations
d’affrontement : savoir se placer dans une pièce pour se protéger, immobiliser
quelqu’un sans se faire mal et surtout sans lui faire mal, contraindre
sans avoir à donner de coups … ces techniques permettent très vite de
montrer au jeune que l’on est capable de le neutraliser ou de lui imposer ce
qu’il ne veut pas faire, mais qu’on ne se battra pas avec lui. « J’ai
le souvenir, continue le Directeur, d’un jeune qui m’a lancé : ’’je
vais vous mener la vie tellement dure que c’est vous qui allez me mettre
dehors’’. Au bout de deux mois, il ma dit quelque chose de très fort :‘’’
vous avez été capable de me supporter et de me tenir : vous me
méritez’’ ! ». Et puis l’une des raisons permettant de comprendre
le peu d’incidents, c’est bien que chaque jeune n’en est pas au même stade de
son séjour. A la différence des CER, les entrées ne se font pas sous forme de
sessions où tout le monde arrive et repart en même temps, ce qui risquerait de
provoquer un sentiment d’intérêt commun. Ici, les entrées et sorties sont
permanentes. Les uns sont là depuis peu, les autres ne sont pas loin du
départ : n’étant pas au même stade de leur itinéraire, ils ne réagissent
pas de la même manière. Car, le placement suit tout un cheminement.
Les étapes du séjour
Trois modules sont
proposés. Le module d’entrée est celui de l’observation. Il dure deux mois. Il
est l’occasion de tests portant sur le niveau scolaire (ils ont tous moins de seize
ans et sont déscolarisés depuis au moins deux ans), d’examens médicaux,
d’entretiens psychologiques, de découverte de différents métiers techniques
(bois, fer, maçonnerie, espace vert …). Il s’agit d’emblée de dessiner avec le
jeune des pistes d’orientation en vue de sa sortie. Le module qui suit est dit
de « mise en œuvre ». Tout un réseau d’artisans s’est constitué dans
les environs qui a accepté d’accueillir les jeunes en stage. Cela commence par
des demi-journées en présence permanente d’un éducateur. Puis, au fur et à
mesure que la confiance est conquise, le jeune est laissé seul. Et cela
marche ! Peut-être, parce que la valeur travail constitue pour eux une
planète tellement inaccessible que lorsqu’ils y sont admis, ils se sentent
enfin reconnus et acceptés. Aucun patron n’a eu à connaître d’échec. Vient
ensuite le module de sortie, celui qui permet de préparer le départ. Le tout
n’est pas de restructurer un jeune en l’espace de quelques mois. Il faut
ensuite qu’un projet qui tienne la route l’attende à l’extérieur. Cette
progression n’est pas linéaire. Le jeune qui arrive est souvent très
provocateur. L’un se vante de porter sur le dos un blouson à 1.500 Euros que
jamais l’éducateur ne pourra se payer, l’autre proclame que sa seule ambition
est d’acquérir de grosses voitures et d’avoir une vie facile avec plein
d’argent. Inutile de préciser l’hostilité manifestée d’emblée face au beau
programme qui leur est proposé. La patience et le savoir-faire de l’équipe
n’ont de cesse que de les faire basculer dans une autre logique. Tous les mois,
le chef le service fait un point individuel avec chaque jeune concerné.
Celui-ci est invité à s’auto évaluer avant d’entendre l’avis porté sur
lui. Un livret d’accompagnement est tenu tout au long du placement, précisant
l’évolution du projet et la progression constatée. Au départ, le jeune est
souvent très peu coopératif. Au bout de quelques mois, il finit par accepter de
discuter et même de signer son projet. Tout au long du séjour d’un jeune, un
contact permanent est assuré avec sa famille. Non pas tant pour travailler un
retour qui s’avère la plupart du temps inenvisageable du fait des
dysfonctionnements majeurs du milieu d’origine (à sa sortie, il intègrera
plutôt un foyer), mais tout simplement pour réintroduire la place des parents
qui, en positif ou en négatif ont joué un rôle et continue à en avoir un sur le
destin de leur enfant.
Ni tant d’honneur, ni tant d’indignité !
Au final, que
penser de ce type d’établissement ? Nicolas Dufort parle d’une totale
transparence. Il y a d’abord eu une inspection du Comité Technique
d'Evaluation National (organisme réunissant des membres de l' inspection PJJ et
des membres du secteur associatif). Il y a eu aussi le reportage de Patrick
Banquet diffusé sur la 5 « Au premier faux pas » montrant
l’itinéraire de deux adolescents, l’un réussissant à s’en sortir, l’autre
terminant en prison. Quant aux professionnels plus ou moins contraints au
départ de collaborer avec le CEF, ils seraient plutôt tentés de travailler à
nouveau avec lui. Bien sûr, ce type d’institution ne constitue pas la panacée.
Comme toute structure nouvelle, effets pervers et dysfonctionnements
apparaissent qui justifient des ajustements. Les opposants ne s’y trompent pas
qui les montent en épingle et en font la preuve de la nocivité intrinsèque de
ce type d’institution. Malgré plusieurs invitations, aucun d’entre eux n’a
accepté de venir se rendre compte sur place. Les huit gamins accueillis à Saint
Denis Le Thiboult coûtent à la collectivité un prix de journée s’élevant à 550
Euros. Leur prise en charge nécessite un personnel de 27 équivalents temps
plein. Cela représente un investissement non négligeable. Faible en comparaison
des dégâts occasionnés par ces mêmes jeunes, s’ils n’étaient pas arrêtés dans leur
dérive diront les partisans des CEF. Dispendieux répliqueront leurs
opposants qui n’ont guère de mal à calculer le nombre d’éducateurs de
prévention qui pourraient être financés avec une telle somme. Frédéric, arrivé
à l’âge de 15 ans, pour avoir commis de nombreuses violences dont huit viols,
était énurétique, encoprétique, de jour comme de nuit, analphabète et soumis à
un traitement psychiatrique lourd. S’il est là depuis deux ans, c’est parce
qu’aucun des 250 établissements contactés n’ a accepté sa candidature.
Aujourd’hui, une solution a enfin été trouvée. Tous ses troubles physiques et
psychiques ont disparu et il vient d’obtenir son CFG. Bien sûr, un arbre
ne doit pas cacher la forêt. Des échecs sont à déplorer. Reste que si ce type
d’établissement ne doit effectivement concerner que les deux ou trois jeunes
multirécidivistes présents en moyenne dans chaque juridiction qui ont mis en
échec toutes les tentatives éducatives déployées à leur intention, trois
questions se posent : le travail qui y est accompli est-il à ce point
inutile ? L’éducatif y perd-il son âme ? L’incarcération est-elle
préférable aux CEF ?
Jacques Trémintin –
LIEN
SOCIAL ■ n°763 ■ 01/09/2005
Contact :
Association Les Nids centre éducatif fermé ham. Ventes 76116 Saint-Denis Le
Thiboult Tél. :02 35 02 10 20