Que du bonheur

JIHO, éditions Lien social, 2006, 104 p.

Nul lecteur ne peut l’ignorer : le dernier album de Jiho est paru. Les encarts publicitaires s’égrènent depuis des semaines dans les colonnes de Lien social. Cette rubrique lui est aujourd’hui consacrée. Mais ce n’est pas pour autant de la publicité déguisée. C’est vrai qu’il est délicat de parler du livre publié par un collaborateur d’un même journal. Tout propos par trop favorable aura le goût de la flagornerie, toute réticence sera vécue comme inconvenante : on ne crache pas ainsi dans la soupe ! Et puis, que dire pour présenter un ouvrage qui ne se raconte pas, mais qui se feuillette ! On ne peut parler sur des dessins, ni les décrire, on les déguste. Jiho est un vieux compagnon de route de Lien Social. C’est la marque de fabrique de l’hebdomadaire du jeudi. Les sondages réalisés régulièrement posent la question au lecteur : « quelle rubrique lisez-vous en premier ? » Moi, c’est sans hésitation le dessin de Jiho. Ce plébiscite est largement partagé : à voir le nombre de dessins que j’ai pu voir accrochés aux murs, il est l’un des premiers décorateurs des bureaux d’éducateur de l’hexagone. En cela, nul hasard. Comme beaucoup de lecteurs, je pense, j’ai toujours été bluffé par ceux qui savent en trois coups de crayon, résumer une situation ou synthétiser une problématique. Dans cet art, Jiho excelle. Certains de mes dossiers qu’il a illustrés auraient presque pu disparaître, son dessin étant parfois plus parlant que ma prose … Mais, il ne se contente pas de griffer une scène qui raisonne avec pertinence aux propos de l’article. Il y ajoute un humour irrésistible. C’est vrai que ce n’est pas toujours excellent et il m’arrive d’être déçu. Mais, bien plus souvent, je hurle de rire. Cette bienveillance permet au dessinateur d’oser, là où beaucoup hésiterait avant de s’afficher. Ce qui, présenté sous d’autres formes, pourrait apparaître comme cynique, voire cruel devient non seulement acceptable, mais recommandable. Jiho nous fait depuis des années le « fou du roi », osant dire ce que beaucoup préfèrent taire. Cela a pu ne pas toujours plaire à tout le monde. En 2001, son dessin  traitant avec ironie de l’attentat du Wall Trade Center fit scandale, provoquant plusieurs lettres de protestation de lecteur. Il récidiva deux semaines après sur l’accident d’AZF, faisant là aussi réagir. A l’époque, je les ai personnellement trouvés excellents. Aujourd’hui, je n’ai pas changé d’opinion. Même avec le recul, ils me font toujours autant marré. L’avis a été très partagé dans la rédaction. Il est toujours singulier de constater comment chacun est prêt à se régaler de la mise en boite de l’autre, mais grince des dents dès qu’il est plus ou moins concerné. Je ne fais pas exception à cette règle et suis parfois bousculé par certains dessins. Mais, l’humour est toujours ce qui subsiste après que le malheur, la souffrance et le désespoir aient ravagé tout sur son passage. Dès lors qu’on réussit à rire un tant soit peur de sa situation, toute espérance n’est pas perdue. Pas une hilarité grasse et méprisante qui stigmatise et enfonce dans la détresse. Mais un trait d’esprit qui aide à prendre de la distance par rapport à ce qui est vécu douloureusement, à ne pas sombrer dans un abattement qui vous enferme et à ne pas oblitérer l’avenir sous l’affliction du présent. C’est à tout cela que nous convie chaque semaine Jiho. A l’heure où la CNAM déconventionne des centaines de médicaments, on pourrait lui suggérer de rembourser son dernier ouvrage. Une cure de Jiho, c’est un traitement au Tranxène© évité.


Jacques Trémintin – LIEN SOCIAL ■ n°805/806 ■ 13/07/2006