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Mal nommer Version imprimable Suggérer par mail


Est-ce que « mal nommer, c'est discriminer »(1) ?

 

Les mots servant à désigner les personnes ne sont jamais innocents. Ainsi, ne dira-t-on pas d’un enfant qu’il est un voleur, un menteur ou un violent, au risque de l’enfermer dans une identité stigmatisante. On préfèrera distinguer sa personnalité de l’acte qu’il a commis : il a volé, menti ou s’est montré violent, mais son avenir est ouvert et son évolution possible. La manière d’identifier les personnes fréquentant les services socio-éducatifs relève du même registre. Elle s’est transformée au gré des mutations du travail social. Dès lors, où le repérage des compétences et des potentialités a été privilégié sur les manques et les déficiences, la personne à la rue n’est plus tant sans domicile fixe, qu’un « habitant de la rue », celle qui souffre d’addiction n’est plus toxicomane, mais un « usager de drogue » et celle qui est atteinte d’une incapacité physique, mentale ou psychique n’est plus handicapée, mais est devenue « autrement capable ». Nos amis belges ont poussé cette logique jusqu’à refuser de désigner les jeunes soupçonnés d’infraction à la loi pénale comme des « mineurs délinquants », mais comme des « mineurs ayant commis des faits qualifiés infraction ». Si le terme générique d’« usager » est critiqué, pour sa proximité sémantique avec « usagé » (qui laisse entendre que la personne serait trop usée, pour être apte à devenir actrice de sa vie), il est défendu par les opposants à la dérive néo-libérale prétendant faire adopter à l’action sociale des réflexes marchands. Pour eux, l’usager est celui qui fait usage du service public que constitue le travail social. Gageons que le débat est loin d’être clos pour savoir comment nommer les personnes accompagnées. Se moquant de cette manie d’euphémiser la réalité, Coluche ironisait : « on ne parle plus de sourds mais de malentendants, on ne parle plus d’aveugles mais de malvoyants. Dorénavant, on ne parle plus de connards, mais de mal-comprenants ».

(1) David Kerr « Mal nommer, c'est discriminer. Une comparaison entre France et Grande-Bretagne », VST n°92 (2006)

 

Jacques Trémintin – LIEN SOCIAL ■ n°1134 ■ 06/02/2014

 

 
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