Francis Curtet explique dans son dernier ouvrage que chaque culture a su
intégrer une consommation de produits psychotropes en évitant des dérives trop
importantes, tout en rejetant ceux qui lui sont étrangers. L’actualité récente
nous en a donné une illustration: l’opinion publique a été secouée par quelques
traces de cannabis dans les urines de sportifs de haut niveau alors que dans le
même temps la « troisième mi-temps » d’un match de football ou de
rugby est devenue un rite incontournable et qu’il s’en est fallu de peu que nos
valeureux députés ne sauvent le droit de s’alcooliser dans les stades. Face à
cette fantastique hypocrisie, de plus en plus d’ouvrages apportent un autre
éclairage. Celui présenté ici en font partie.
Le Docteur Annie Mino exerce depuis 1981 comme médecin-chef de l’unité
spécialisée dans la toxico-dépendance au sein de la psychiatrie publique
genevoise. Elle parle donc ici d’expérience. Son témoignage est d’autant plus
passionnant qu’elle nous fait vivre l’évolution suivie par les soignants depuis
une quinzaine d’années. Elle a fait partie des bataillons de ce qu’elle appelle
elle-même « les croisés » qui ont tenu le haut du pavé jusqu’à la fin
des années 80. La logique de leur intervention s’appuyait sur l’analyse
psychanalytique. La toxicomanie était perçue comme un trouble avant tout lié à
l’incapacité de l’individu de se structurer d’une façon autonome. Subissant
l’absence d’un père capable de briser la fusion avec la mère, il ne peut ni
différer la satisfaction de ses désirs ni accepter la moindre frustration. La
seule façon de répondre à une telle personnalité relève de l’indispensable
ordre à introduite face à ce chaos. L’interdiction de toute consommation
opiacée constitue justement cette loi structurante susceptible de libérer le
toxicomane de sa dépendance psychique. Le processus psychothérapeutique s’il
s’accompagne le plus souvent d’un cortège de souffrance et de douleur n’en
demeure pas moins la seule voie de salut. L’auteur explique que les 10% de
réussite ne les faisaient pas à l’époque douter de leurs options. Toute
hypothèse sortant du tabou du sevrage et de l’abstinence apparaissait comme un
sacrilège.
Quand en 1988, l’Office Fédéral de la Santé Publique envoie les premiers
kits de préservatifs et de seringues destinés à la prévention contre le SIDA,
dans les équipes médicales, c’est un tollé ! On est en pleine confusion.
L’année suivante le canton de Berne affirme sa volonté de prescrire de
l’héroïne aux toxicomanes dépendants. C’est alors un virage à 180° et une prise
de conscience douloureuse: l’auteur reconnait son erreur avec combien d’autres
psychiatres d’avoir donné à l’interdiction de la drogue le même statut
fondamental comparable à celui de l’inceste ou du meurtre. La guerre à la
drogue n’a abouti qu’à une stigmatisation et une marginalisation des
toxicomanes. En fait explique-t-elle, morphine et héroïne consommés dans des
conditions sanitairement sûres et en bonne proportion ne présentent que très
peu de danger pour la santé. Seuls son coupage sur le marché noir, l’absence
d’hygiène ainsi que le surdosage constitue un gros risque de coma, d’état de
choc, d’arrêts respiratoires et de mort. La prescription de ces substances sous
contrôle médical sont appliquées ou envisagées dans une dizaines de pays
développés: Grande Bretagne, Pays-Bas, USA, Canada, Italie, Autriche, Espagne,
Allemagne Suède et Suisse. Revendiquant la liberté de penser qui a été étouffé
pendant des années, l’auteur décrit le dynamisme qui se développe chez les
soignants en lieu et place de l’immobilisme passé. Elle rapporte l’expérience
de la scène ouverte de Platzspitz tant décriée par les média et où intervint
une équipe constituée de 5 médecins, 40 infirmières et 30 étudiants en
médecine. Elle explique la mobilisation des pharmaciens dans des actions de
prévention qui ont pris leur place dans un réseau social et sanitaire très
actif et très efficace. Elle rend compte enfin des modalités des plans
méthadone et héroïne qui ont fait de la Suisse le mauvais exemple d’un
« laxisme » couronné de succès.
En matière de toxicomanie, il faut abandonner toute volonté
totalitariste de trouver la « Vérité ». Qu’on explique cette attitude
par une souffrance psychique prééxistante, par une marginalité sociale ou une
rencontre de hasard, ce qui garantit la bonne réponse thérapeutique, c’est bien
une approche prudente et modeste qui reconnait ses acquis comme jamais
définitifs.
Jacques Trémintin - LIEN SOCIAL■ n°360 ■
04/07/1996