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Du Teilleul  Françoise - Le réseau Version imprimable Suggérer par mail


Rencontre avec Françoise Du Teilleul: Le réseau


Chargée de mission insertion pour l’enseignement agricole, auprès de la direction Bretagne du ministère de l’agriculture, Françoise du Teilleul travaille avec une dizaine d’établissements à l’élaboration des politiques publiques. Ayant suivi une formation en ingénierie des dispositifs et de la formation, elle utilise dans son travail quotidien la pratique de réseau, tant en interne qu’en externe.


JDA : En quoi consiste exactement un réseau ?

Françoise du Teilleul : le terme réseau vient du latin retis qui signifie filet. Cela a donné, en français, « rets », qui est une sorte de nasse servant à prendre des poissons. J’utilise volontiers cette image, car lorsqu’on étale un filet à plat, il n’y a aucune partie privilégiée. De la même manière, un réseau social n’a pas d’organisation pyramidale. Il est constitué par un ensemble de relations avec des points et des nœuds, sans aucune position hiérarchique. Des acteurs décident, à un moment donné, de tisser des liens, afin d’atteindre un objectif bien défini. Si l’on évoque les réseaux qui ont une finalité professionnelle, la typologie proposée par Guy Le Boterf recouvre tout à fait ce que je rencontre dans ma pratique quotidienne. Cet auteur distingue d’abord, les réseaux de support à un acteur individuel ou collectif. C’est le cas, par exemple, de ces collaborations entre intervenants qui se mobilisent autour d’une personne âgée ou d’un malade atteint du SIDA. Il décrit ensuite, des réseaux d’action collective qui mettent en œuvre, entre autres, des projets sociaux ou éducatifs conçus et menés par un groupe de professionnels d’horizon différent. Et puis, il y a une dernière catégorie qui se développe de plus en plus : ce sont les réseaux de partage et de capitalisation des pratiques. Il s’agit de mettre en valeur les savoir-faire des participants, en leur permettant d’échanger et de bénéficier de retours sur leurs expériences respectives. Se constitue alors un capital ressources, alimenté par chacun et que tous les participants peuvent utiliser.


JDA : Quels sont les avantages et les inconvénients de cette méthodologie ?

Françoise du Teilleul : je ne vois pas beaucoup d’inconvénients, sauf à prétendre travailler en réseau, alors qu’on ne le fait pas. C’est le cas, quand on maintient une forte pression hiérarchique ou une exigence de contrôle, ce qui est tout à fait incompatible avec cette méthodologie. Quant aux avantages, ils sont multiples. Tous les secteurs qu’ils soient médicaux, techniques, économiques, toutes les organisations qu’elles soient privées, publiques et même les professions libérales sont confrontés à la démultiplication des interlocuteurs et des interactions entre eux. Il est donc nécessaire d’articuler tous ces acteurs qui relèvent de compétences et de disciplines qui, pour être complémentaires, n’en sont pas moins distinctes : des gestionnaires, des spécialistes de l’organisation, des sociologues, des intervenants dans un domaine particulier. La pratique de réseau est tout à fait adaptée à cette situation : accéder à d’autres expériences et ressources, dans une logique d’intelligence collective, permet d’utiliser les différents savoirs existants. Mais, le réseau constitue aussi un formidable outil de professionnalisation des acteurs. On apprend beaucoup en terme de connaissances des autres institutions, de conceptualisation et de réflexion sur ses propres actions.


JDA : Dans quelles conditions, le travail en réseau est-il le plus efficace ?

Françoise du Teilleul : la légitimité du réseau tenant à son efficacité, trois conditions y contribuent : savoir, pouvoir et vouloir coopérer. La première condition, c’est de « savoir coopérer ». Si l’objectif est d’arriver à élaborer un discours et des savoirs qui soient communs, pour réussir à imaginer et concevoir des outils nouveaux, il faut, d’abord, prendre le temps de se connaître et de comprendre les langages et les représentations des uns et des autres et de construire une culture commune. Savoir coopérer nécessite également l’acquisition d’une capacité de retour réflexif sur l’action: non seulement réussir à relater le déroulement de son expérience, mais aussi tirer les leçons sur les raisons de sa réussite ou de son échec et les communiquer. La seconde condition, c’est de « pouvoir coopérer ». Il ne faut pas imaginer qu’un réseau fonctionne spontanément. Il faut un pilote dans l’avion : quelqu’un qui rappelle les objectifs initiaux et les transmette aux nouveaux venus, qui veille aux comptes-rendus, mais aussi qui sache animer, gérer le temps et les ressources. Dernière condition, le « vouloir coopérer » : il faut que les acteurs adhèrent au réseau. Tout manque de consentement peut mener à l’échec. C’est le cas, par exemple, quand des institutions désignent d’office des participants, pas forcément volontaires. Le réseau, c’est avant tout des hommes et des femmes qui s’engagent et aspirent à se rencontrer et à se comprendre. Se faire confiance, se parler et trouver du sens à l’action menée, cela ne se décrète pas.


JDA : A contrario, quelle sont les causes expliquant l’échec du travail en réseau ?

Françoise du Teilleul : plusieurs dérives peuvent venir miner le travail en réseau. La tentation d’abord, de l’enfermer dans une logique pyramidale : une seule personne ou un petit nombre qui décide tout seul. Mais, c’est aussi ces tentatives de prise de pouvoir d’un participant qui essaie d’imposer ses idées. Et puis, il y a le risque soit d’une routine entraînant la sensation de faire du surplace, soit, au contraire, la multiplication de projets donnant une impression d’encombrement. Une mauvaise animation peut aussi, amener un sentiment d’éparpillement. Une autre difficulté réside dans l’absence d’application et de transfert de ce qui a été imaginé qui reste alors abstrait. Tous les réseaux peuvent connaître le pillage par certains de ses membres qui ne jouent pas le jeu, utilisant les ressources mises à disposition, sans en fournir eux-mêmes. Il arrive qu’un réseau s’arrête trop tôt. Mais, il peut trouver une fin tout à fait naturelle, quand l’objectif qui l’a vu naître est atteint ou bien qu’on a fait le tour des ressources.


JDA : quel avenir voyez-vous au travail en réseau ?

Françoise du Teilleul : nous sommes face à une véritable contradiction. Nous sommes de plus en plus confrontés, quel que soit notre domaine d’intervention, à des situations dont la complexité et la dimension inédite va croissante. On nous demande d’innover, de créer et d’être réactif à des réalités qui vont de plus en plus vite. Il ne nous est plus possible d’y faire face, seuls. De fait, il est peu concevable de mettre en place des dispositifs transversaux, sans travailler en réseau. Mais, en même temps, nos institutions sont en attente de résultats à court terme. Or cette méthodologie ne peut en produire que dans le moyen ou le long terme. Il y a donc une injonction paradoxale de certains employeurs : demander à une personne de travailler en réseau, sans lui en donner les moyens ni financiers, ni en temps et parfois même en exigeant plus ou moins que le travail se fasse exclusivement à distance. Un réseau cela a un coût et nécessite un investissement.

Lire dossier: La pratique de réseau

 

Jacques Trémintin - ournal De l’Animation ■ n°119 ■ mai 2011

 
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