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La folie évaluation Version imprimable Suggérer par mail


« La folie évaluation. Les nouvelles fabriques de la servitude »
ABELHAUSER Alain, GORI Roland, SAURET Marie-Jean, Ed. Mille et une nuits, 2011, 206 p.

L’évaluation, qui envahit tous les champs de la société en général et ceux de l’action sociale en particulier, se déploie sous la bannière de l’efficacité et du pragmatisme. Comment peut-on s’opposer à une quête dont la légitimité se rattache à l’identification de la meilleure prestation à apporter (en maximisant sa qualité) et de la préoccupation toute autant nécessaire de rendre des comptes à la société (en rentabilisant les deniers publics) ? Sous une apparence de bien fondé et de pertinence, cette démarche pourrait bien avoir des conséquences infiniment plus perverses et négatives que les bénéfices qui en sont attendus. Et c’est trois psychanalystes, membres actifs de « l’appel des appels », qui nous en font ici la brillante démonstration. Situation cocasse, d’abord, à laquelle on n’avait pas pensé : la dimension chronophage d’une procédure qui absorbe de plus en plus de moyens humains et financiers. Une étude américaine a ainsi calculé que le coût des dépenses administratives de l’évaluation du système de santé équivaut à 31% du budget qui lui est consacré ! Autre interrogation : entre la pré-évaluation, l’auto-évaluation permanente, le suivi de l’impact des effets de l’évaluation et l’évaluation des évaluateurs, quelle vérification permettra-t-elle jamais de mettre un terme au doute inextinguible, à l’origine même de la démarche ? Vient ensuite cet arbitraire dans le choix méthodologique tant de mesurer tel élément, plutôt que tel autre que dans l’interprétation des résultats obtenus. Ainsi, pour ce qui est de l’efficacité d’une thérapie, que va-t-on privilégier : l’éradication d’un symptôme ou l’amélioration générale du fonctionnement du sujet ? Le premier facteur est réducteur, le second éminemment subjectif. La dimension polysémique et multidimensionnelle d’une réalité toujours plus complexe se trouve réduite à l’arithmétique d’une rationalité pratico-formelle. Ne restent plus alors que l’homogénéisation, la standardisation, la normalisation de la spécificité humaine transformée en unité commensurable. La pertinence d’une action est réduite à des indicateurs techniques de performance et à des critères de rentabilité immédiate. Ainsi, l’assurance maladie de l’Oregon n’a-t-elle pas hésité à adresser un courrier à deux patients, pour leur refuser une opération du cancer, argumentant de la faible chance de survie (inférieure à 5%). Elle leur a toutefois donné un avis favorable au financement de leur suicide assisté (légal dans cet État) ! Ce n’est plus la fin qui justifie les moyens, mais les moyens qui justifient la fin, quand ils ne finissent pas par se justifier, par eux-mêmes. On nage en pleine confusion entre valeur et mesure, qualité et quantité, excellence et norme comptable.

Jacques Trémintin – LIEN SOCIAL ■ n°1118 ■ 19/09/2013

 

 
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